Livres

Yôko Ogawa exalte la mémoire de l’ambre

Dans «Instantanés d’Ambre», la romancière japonaise imagine la vie de trois enfants entièrement coupés du monde extérieur par leur mère. Surprenant et envoûtant, comme toujours

Nouvelles ou romans, les livres de Yôko Ogawa sont de petits miracles d’étrangeté familière. Sans jamais casser le fil ténu du possible, la romancière japonaise – elle est née en 1962 à Okayama – crochète avec une habileté féerique des mondes parallèles qui nous enveloppent comme une toile d’araignée précieuse. Souvent anxiogènes, toujours magiques, baroques et pourtant très sobres, ses récits accordent une large place à l’enfance, aux gens différents, à la mémoire et aux arts, aux cinq sens.

Qu’il soit physique ou psychique, l’enfermement revient en outre comme un leitmotiv dans son œuvre abondante, et distinguée par de nombreux prix. Chez Yôko Ogawa, toutefois, les prisonniers ont souvent des ailes et développent instinctivement de remarquables stratégies pour échapper à leur triste condition.

Un refuge rempli de livres

Instantanés d’Ambre, son dernier roman, aborde peut-être plus frontalement que d’autres cette problématique douloureuse. Il parle d’une mère qui, après la mort de sa benjamine, décide d’enfermer ses trois autres enfants pour les protéger du «chien maléfique» auquel elle attribue ce décès. La petite famille se réfugie dans l’ancienne villa du père. Ce directeur d’une maison d’édition spécialisée dans les encyclopédies n’a jamais vécu avec eux, étant déjà marié. Riche d’une bibliothèque pleine des livres qu’il a édités, l’habitation est située au cœur d’un parc cerné par de hauts murs de briques. Pas question de les franchir!

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La mère leur impose également de changer de nom. Ils le choisissent en ouvrant au hasard une encyclopédie illustrée des sciences pour enfants. L’aînée, 11 ans, devient Opale, son cadet, 8 ans, prend le nom d’Ambre et le plus jeune, presque 5 ans, s’appelle désormais Agate. Scandée par les jeux, l’étude et la musique, la vie se réorganise dans ce monde clos que seule la mère quitte régulièrement pour aller travailler.

Rêves d’évasion

Un jour elle leur amène un âne, chargé de brouter l’herbe du jardin. Il lui faudra six jours pour en venir à bout. Jusqu’à sa mort, la bête reviendra ensuite chaque année pour accomplir sa tâche, rythmant par ce rendez-vous joyeux le temps qui passe et le quotidien des enfants qui grandissent. L’arrivée inopinée de Joe, le marchand ambulant, va toutefois brusquement rompre cet équilibre et confirmer à chacun ses rêves d’évasion.

Ce qui se passe ensuite? L’auteur s’en désintéresse en partie. De toute manière, chez elle, les choses sont souvent suggérées et jamais linéaires, nous permettant ainsi d’assister à la construction du récit. Qui, dans ce livre, commence par la fin. Ambre est devenu M. Amber. C’est un homme âgé, apparemment le seul survivant de la fratrie. La narratrice, une ancienne pianiste accompagnatrice, fait sa connaissance au pavillon des arts, une résidence où tous les deux séjournent. «Alors que plusieurs dizaines d’années se sont déjà écoulées depuis qu’il a été secouru», M. Amber est resté confiné dans le quasi-silence imposé par sa mère et s’exprime avec un filet de voix. «Qu’il soit surpris, en colère ou qu’il éclate de rire, il ne produit qu’un semblant de murmure», écrit Yôko Ogawa.

Images vivantes du passé

Comme doté d’une vie autonome, son œil gauche, translucide, a des reflets couleurs d’ambre et semble cristalliser en son fond les images restées vivantes du passé. M. Amber chante et surtout dessine, en marge des encyclopédies paternelles, ce qu’il nomme des «Instantanés». Une œuvre commencée dans l’enfance, littéralement née du contenu de son œil différent, et qu’il expose parfois avec un rituel particulièrement complexe.

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Avec Instantanés d’Ambre, Yôko Ogawa nous offre une fois encore un livre inépuisable et troublant. Un roman comme toujours traversé – on pourrait presque dire tissé – par des liens très forts entre les êtres mais qui échappent aux catégories classiques de l’attachement, de l’amour ou de l’amitié. C’est ainsi que pour partager la douceur d’un après-midi de pluie avec M. Amber, la narratrice s’en va acheter dans la pâtisserie la plus luxueuse de la ville deux gâteaux qui «ressemblent à une colonne corinthienne composée de trois cylindres de génoise superposés». Elle choisit à dessein les plus délicates et celles qui semblent les plus difficiles à manger afin de pouvoir l’aider quand il se retrouvera «empêtré, sa cuillère à dessert pleine de crème à la main».


Yôko Ogawa, «Instantanés d’Ambre», traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, 302 p.

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