Série TV

«You»: l’amour à la vie, à la mort

Quand un libraire psychopathe tombe en pâmoison devant une étudiante en littérature à l’ère des réseaux sociaux, on obtient une romance obsessionnelle et détraquée. A déguster avec un plaisir non dissimulé sur Netflix

C’est l’histoire d’un coup de foudre. Du genre… intense. Dès qu’il la voit franchir le seuil de sa librairie new-yorkaise, Joe Goldberg s’entiche de Guinevere Beck. Ou plutôt il devient complètement obnubilé par elle.

C’est que cette ravissante étudiante au chignon doré, aspirante poétesse fauchée, est faite pour lui. Joe le sait parce qu’il l’a scannée entre les rayonnages, de la tête aux pieds. Analyse sur le vif. «Ton chemisier est ample: tu n’es pas venue pour te faire reluquer. Mais ces bracelets qui tintent à ton poignet… tu aimes attirer l’attention. Très bien, je mords à l’hameçon.»

Ordinateur et sous-vêtements

Nouvelle acquisition Netflix, mise en ligne sur la plateforme fin décembre, You (Parfaite en version francophone et légèrement plus «googlisable») fait largement appel à la voix off pour nous plonger dans la tête d’un harceleur. Car sous ses airs de gendre idéal féru de littérature, Joe se révèle en fait un névrosé pour qui l’amour est une obsession.

Persuadé que Beck, comme on l’appelle, est la bonne, Joe se met en tête de la conquérir. Et quelle meilleure stratégie que d’étudier à la loupe l’objet de son désir? Facebook, Instagram, tous les réseaux sociaux de la belle sont donc épluchés, disséqués pour en tirer un portrait complet. Mais Joe ne s’arrête pas aux fenêtres internet: il scrute aussi celles – de plain-pied et sans rideaux, forcément – de son appartement, où il parvient à s’introduire pour hacker son ordinateur et subtiliser quelques sous-vêtements.

La suivre, partout, et découvrir ceux qui l’entourent. A commencer par ses meilleures amies, de riches fashionistas amatrices de cocktails et de selfies, mais aussi Benji, le copain volage décérébré, PDG d’une entreprise de limonades artisanales alors qu’il porte sans vergogne des baskets japonaises. Un concentré de «tout ce qui cloche avec l’Amérique», selon Joe, et autant d’obstacles au bien-être de sa promise. Il doit à tout prix l’aider. Et si ça demande de faire un peu de ménage…

Monologue d’un psychopathe

Inspirée du roman du même nom de Caroline Kepnes sorti en 2014, et originellement produite par la chaîne américaine Lifetime, You est un intéressant mélange des genres. Présentée comme un thriller, la série ne provoque aucune sueur froide, s’apparentant plutôt à un genre de Dexter – on retrouve le monologue de l’antihéros psychopathe – mâtiné du lustre glamour de Gossip Girl. Une comparaison d’autant plus évidente que c’est Penn Badgley, qu’on n’avait plus revu depuis son rôle de Dan Humphrey dans ce show pour ados, qui incarne à présent Joe. Même joli minois, même double jeu.

Sauf que dix ans ont passé, que WhatsApp et Snapchat ont remplacé le blog de la médisante Gossip Girl et que la traque en ligne a pris une dimension nouvelle. You développe d’ailleurs une morale évidente autour des réseaux sociaux et leur menace pour la vie privée – si Beck laisse tous ses comptes ouverts et documente sa vie sans arrêt, c’est qu’elle veut être vue, non? De quoi vous donner envie de changer tous vos mots de passe. Et de ne jamais, au grand jamais, poster de photo de vous sur le perron de votre immeuble.

Une réflexion assez peu subtile sur une thématique qu’une série comme Black Mirror, dont le dernier épisode a été dévoilé il y a quelques jours sur Netflix également, explore avec bien plus d’ambition et de férocité. Mais ce n’est pas là que You séduit.

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Romance détournée

Si on se laisse embarquer dans les dix épisodes que compte la série, c’est surtout parce qu’elle se joue constamment de nous. Greg Berlanti (Dawson, Riverdale, Les nouvelles aventures de Sabrina) et Sera Gamble (The Magicians), les cocréateurs, nous baladent constamment entre les registres de la rencontre amoureuse 4.0 et du chassé-croisé malsain. Et lorsqu’ils empruntent les codes de la fiction romantique – une rencontre dans la lumière tamisée d’une librairie, l’homme tant attendu qui remarque la jeune brebis perdue – c’est pour mieux les détourner.

Les personnages eux-mêmes sont pétris d’ambiguïté. Joe dépasse certes les bornes du socialement acceptable – et souvent du légal – mais il est seul à se préoccuper du sort de son petit voisin, qu’il nourrit de sandwiches et de bons bouquins, et reste marqué par un passé plutôt perturbant. Surtout, Joe est intimement persuadé que tout ce qu’il manigance est dans l’intérêt de sa bien-aimée. Comme dans Frankenstein, classique que le libraire apprécie tout particulièrement, on adopte le point de vue du monstre. Et le problème, c’est qu’on n’est finalement pas persuadé qu’il en est un.

Miroir grossissant

Beck dissimule elle aussi un joli lot de secrets. «Au bout du compte, les gens sont juste décevants. Mais l’es-tu aussi?» s’interroge Joe dans le premier épisode. Au fil de ses recherches, on découvre une jeune fille certes généreuse et naïve, mais aussi, aveuglée par son désir de reconnaissance, capable de mensonge, voire de manipulation. Une satire, comme un miroir grossissant, qui reflète assez fidèlement les obsessions et les errances de notre temps à l’ère d’internet.

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Alors, certes, You souffre de quelques coups de mou et incohérences – Joe met une casquette et, soudainement, devient comme invisible aux yeux de sa proie – mais on les lui pardonne volontiers.

Car entre le délicieux sarcasme de ce grand méchant doux, livré par un Penn Badgley en forme, et l’atmosphère rêveuse de New York version immeubles vitrés et bars branchés, la série est divertissante. N’est-ce pas ce qu’on attend d’un produit Netflix, finalement? Le géant de la vidéo semble être de cet avis: après en avoir racheté les droits internationaux, il a d’ores et déjà renouvelé You pour une deuxième saison.


You, disponible sur Netflix.


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