«Explorer les rapports incestueux entre la musique et la science et s'adresser à un public hybride nous intéresse.» D'une même voix, Franz Treichler et Bernard Trontin des Young Gods résument l'esprit de plusieurs projets transdisciplinaires concomitants. Et l'essence aussi depuis 1985 de leur musique, au carrefour du rock et de l'électronique avec une prédominance constante pour les territoires sonores en friche. Une musique qui s'apparente aux échos d'une banque de sons hallucinante au service de créations protéiformes.

Rarement là où on l'attend, le trio le plus excitant de la scène helvétique présente aujourd'hui deux performances régénérantes. Au cours de la Nuit de la science ce week-end à Genève et au Belluard Bollwerk International festival de Fribourg, le chanteur et le batteur seront accompagnés de leur clavier Alain Monod et de plusieurs invités pour joindre «l'instinctif au rationnel», féconder l'interaction réfléchie entre domaines. Deux rendez-vous où un spécialiste de l'eau d'abord (Didier Perret), puis un ethnobotaniste (François Couplan), une linguiste (Claudine Brohy), un parfumeur (Patrick Jantzen), une musicienne (Erika Stucky) et un anthropologue (Jeremy Narby) s'immergeront dans le bain en ébullition des Young Gods.

Dans une première performance sonore et visuelle, co-réalisée avec le collectif genevois Loopmatic et baptisée Aquanaute, c'est le savoir scientifique existant sur l'eau qui va «irriguer leur quête artistique». Ces jeux de lumières, de discours et d'atmosphères musicales sur «l'or bleu» se retrouvent également dans le second projet présenté dans ce laboratoire expérimental qu'est le Belluard Bollwerk, célébrant cette année son vingtième anniversaire (Le Temps du 27 juin). Invités à composer le programme d'une soirée entière, les Young Gods ont métamorphosé leur carte blanche en une ode à l'altérité. En regroupant quatre scientifiques originaux et une musicienne «ethno-barjo» dans une plate-forme intitulée Langages de la nature, les trois musiciens mués en curateurs ont pris le pari d'inventer leur propre langage. La programmation est axée sur la diversité culturelle et biologique et a comme perspective de jeter des passerelles et de «fertiliser la science occidentale au contact du savoir indigène». Elle est née d'une rencontre et d'une amitié, entre les Young Gods et le docteur en anthropologie Jeremy Narby, commissaire en chef de l'ombre, qui a présenté tous les intervenants aux Young Gods. «Je l'ai accompagné en Amazonie il y a deux ans. Il m'avait demandé de composer la musique pour un documentaire sur trois chimistes moléculaires. J'ai enregistré des sons de la jungle, puis le groupe a découvert ses talents de conférencier et l'idée a germé de poser cette banque sonore sur ses mots, possédant la même origine géographique», détaille Franz Treichler. La première matérialisation de cette rencontre est «Amazonia Ambient Project» (AAP), une conférence-concert ou, plus oniriquement, une «improvisation sonore, poétique et littéraire autour du chamanisme et des mystères de la forêt d'émeraude». Insérée dans Langages de la nature, AAP cristallise idéalement «le côté insaisissable, multifacettes» qu'essaient de développer les Young Gods. Ce que Bernard Trontin nomme «approche englobante».

Auteur en 1995 du Serpent cosmique, l'ADN et les origines du savoir, ouvrage étudiant l'écologie d'un peuple indien de l'Amazonie dont les connaissances botaniques – admirées des scientifiques – proviennent des hallucinations induites par des décoctions de plantes, Jeremy Narby a tracé certaines limites du rationalisme. Mais s'est aussi vu qualifier d'«imposteur» par les gardiens des dogmes. Il n'empêche. En présentant aux Young Gods quelques autres dissidents de la pensée cartésienne, qui proposeront qui une cueillette de la flore comestible dans la ville de Fribourg, qui les essences naturelles des parfums, qui l'évocation du plurilinguisme, qui le mélange des dialectes en musique, Jeremy Narby continue de mettre en valeur «ces alternatives qu'il faut chérir». De défendre une diversité foisonnante menacée d'extinction par les multiples pressions économiques des sociétés industrialisées. De croiser l'art et la science pour briser les barrières entre la tête et le corps, l'intellect et les sensations.

Nuit de la science, Musée d'histoire des sciences, Parc de la Perle du Lac, Genève: «Aquanaute», The Young Gods et Loopmatic. Sa 5 juillet à 23 h, di 6 à 22 h. Belluard Bollwerk International, Fribourg: «Langages de la nature» et «Amazonia Ambient Project», The Young Gods et invités. Ma 8 juillet, 14 h et 21 h.