Sur le mur, une lettre de remerciement signée Martin Scorcese. Des coupures de presse, des photos, des affiches. Sur la table du bureau, encombré par les papiers et les boites de pellicule, un café turc, épais et noir, dont le parfum de cardamome tentait de rivaliser avec l'épais nuage de fumée de cigarette qui flottait dans le bâtiment. Ce jour-là, dans les locaux de sa société de production, en plein cœur du Caire, Youssef Chahine était d'humeur badine, tapotant sur un cahier dans lequel il venait de griffonner les premières lignes d'un nouveau scénario. A peine sorti du montage d'un film, déjà la tête à un autre. «J'en suis presque au rythme de Manoel de Oliveira! Mais lui, c'est plus fort, avec un film par an, c'est un vrai lapin! Filmer, je ne sais faire que cela, et je n'arrêterai que quand je serai mort! Et encore, qui sait, méfiez-vous!» confiait-il dans un éclat de rire.

Provocateur, séducteur en diable, irrésistiblement drôle et terriblement agaçant, vaniteux et humble à la fois... En près de soixante ans de carrière, Youssef Chahine laisse derrière lui le souvenir complexe d'un homme habité par la fièvre de créer et par l'envie de faire passer des messages. «J'essaie de faire comprendre des choses, j'essaie de témoigner d'une Egypte que j'ai connue, où, non la tolérance - quel mot péteux! - mais la liberté absolue régnait.»

Cette liberté, c'était celle d'Alexandrie, sa ville natale, à laquelle le cinéaste n'a cessé de rendre hommage dans son œuvre. «Je suis un Alexandrin jusqu'au bout des ongles, mais je vis au Caire. Car Alexandrie pour moi est finie, celle que j'aime ne vit plus que dans ma mémoire. Je n'y vais plus. Je transporte son esprit avec moi, comme tous les Alexandrins, les vrais!»

Dans cette ville cosmopolite et multiconfessionnelle, Youssef Chahine avait, disait-il, tout appris. A commencer par les langues, qu'il parlait à la perfection. L'arabe bien sûr, mais aussi le français, l'anglais et l'italien, «étudié dans la rue, avec les voyous! Depuis ce temps-là, je n'ai pas de problème avec l'autre. Quel qu'il soit, aussi différent soit-il de moi, il m'intéresse, et je suis sûr qu'on peut se parler, tant que l'intelligence est là!»

Prompt aux emportements, le verbe haut et insolent, Youssef Chahine était aussi une «machine à s'énerver», selon Nagwa Mohamed, cinéphile et fan du réalisateur. «Son cinéma nous poussait à réfléchir. Un peu trop parfois», sourit la jeune femme, consciente de la popularité ambiguë du réalisateur sur les bords du Nil. Car entre Chahine et le public égyptien régnait un amour particulier, fait de coups de griffes et de coups de cœur.

Pourtant conquis dès ses premiers films, comme Bab el-Hadid (Gare Centrale) en 1958, les Egyptiens se sont en effet détournés de Chahine au moment où celui-ci devenait de plus en plus célèbre au niveau international. Furieux de le voir épingler leurs travers et brocarder tous les maux de l'Egypte - la corruption, le despotisme, le fanatisme -, ils lui ont reproché un cinéma trop intellectuel et trop politique. Un défaut majeur dans une industrie privilégiant alors les grosses comédies ou les bluettes ponctuées de danse du ventre.

«J'ai toujours cherché à marcher avec la modernité, la politique, expliquait Youssef Chahine. Le monde qui m'entoure me donne envie de crier. C'est trop grave de jouer les artistes dans leur tour d'ivoire, c'est trop grave de dire je m'en fous, quand il y a des cinglés comme Bush», s'emportait-il. Amoureux de l'Amérique des années 1940, «celle d'avant Hiroshima, celle des comédies musicales et d'Ava Gardner», il vouait aux gémonies «Bush et la politique impérialiste américaine, les totalitarismes et les imbéciles».

Opposant au régime d'Hosni Moubarak, il avait flagellé la corruption et la violence policière dans son dernier film, Chaos (2007). La montée du terrorisme lui avait inspiré Le Destin (1997), le fanatisme l'avait amené à conter l'histoire du prophète Joseph dans L'Emigré (1994). Des films au succès international, mais qui lui ont valu, en Egypte, les foudres des islamistes. Traîné devant les tribunaux par des avocats en mal de publicité qui l'accusaient, qui de blasphème, qui d'avoir osé personnifier un prophète, Youssef Chahine s'était toujours relevé, plus fort et plus en colère à chaque fois. «Le pouvoir et les censeurs ne me font pas peur. Ils ne me feront jamais taire», assurait-il, bravache, avant d'en rajouter sur les dérives totalitaires du pouvoir égyptien, et sur les «Frankenstein minables» qu'il voyait chez les fondamentalistes.

Epuisé par l'âge et la maladie, les poumons fatigués par des années de cigarettes et d'excès, Youssef Chahine n'était plus, ces derniers mois, qu'une ombre fragile, couvée par une armée aimante d'acteurs et réalisateurs qu'il avait formés et dirigés. «J'ai eu plus de 600 élèves», assurait-il, lui qui n'avait pas d'enfants. «J'en suis fier, mais je ne suis pas une icône! Ce n'est pas de l'immodestie, loin de là, je ne suis pas modeste», riait-il encore, de ce grand rire contagieux, à la fois rocailleux et grinçant. «Mais je ne suis pas impressionné par la gloire, le pouvoir ou la célébrité. Je sais combien c'est dangereux. Ce qui compte, c'est de s'ouvrir vers l'autre. Sans lui, on n'existe pas.»