Paléo

Youssoupha, la nostalgie au combat

Il y a dix ans, le «Prims parolier» donnait une conscience au rap français. A 40 ans, il ausculte son temps depuis Abidjan. Lucides, ses rimes se saluent dimanche au Paléo Festival

Trois ans d’absence: une éternité dans le rap. Un temps exagérément long durant lequel les esthétiques se bouleversent, la concurrence chaque saison s’épaissit et les thématiques hier prisées paraissent soudain périmées. Ainsi, quand Youssoupha publiait Polaroïd Experience (2018), cinquième disque sorti après une absence prolongée, on craignait que le «lyriciste bantou» s’affiche largué. Car comment se faire entendre aujourd’hui en prônant comme lui la non-violence et la diversité quand autour on rafle les charts en causant fête triste et ego trip? En publiant moins un album qu’une «putain d’expérience», comme le résume ce sage guerrier.

«Rap à taille humaine»

Le rap conscient? Si la chose était la grande affaire des rimeurs francophones il y a une pleine décennie, l’engagement militant, responsable ou citoyen ne tente d’évidence plus grand monde dans le circuit. Un œil au baratin de Booba et d’Orelsan, de Damso ou de Vald pour s’en assurer: dans leur «art du mic», décidément rien (ou alors si peu) qui cherche à boxer les inégalités ou à faire entendre la voix des oubliés. Pourquoi cela? Pour être jugé peu sexy et inapte à plaire au plus grand nombre, le rap «politique» a fatalement périclité au bénéfice d’une «nouvelle variété» plus lucrative.

Parmi des dizaines d’autres, Hamza, Lomepal ou Alonzo se chargent de l’incarner. Cette théorie est celle que défend la websérie Saveur Bitume (2019), diffusée sur la plateforme web d’Arte. Youssoupha y est invité à s’exprimer. Zen, affichant quelque chose comme la noblesse des chefs nés, l’ex-gamin de Cergy y parle détermination et autonomie, évoquant plus loin un monde révolu où écrire un texte, puis le poser sur un beat, valait à la fois pour expression créative et appel aux réparations des souffrances endurées. Ainsi en allait-il aussi autrefois pour La Rumeur et Kery James, pour Suprême NTM ou la «FF». Leur répertoire se visite maintenant avec nostalgie. Avec une certaine indifférence aussi. Vieillir dans le rap, alors: une mission presque impossible…

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Youssoupha Mabiki (son vrai nom) aura 40 ans dans quelques semaines. Les combats, depuis A chaque frère (2007), premier disque où s’invitaient Diam’s et Kool Shen, il les a livrés et tous remportés. Parfois avec difficulté. Mais «les grands hommes ne naissent pas dans la grandeur, ils grandissent», enseigne-t-il dans Polaroïd Experience. Aujourd’hui, il est «Youss» (parmi ses surnoms): un «King», un monument, un érudit, parmi les plus puissants paroliers de France. Seulement après plusieurs albums costauds et un nombre consistant de collaborations saluées (Oxmo, Médine, etc.), à présent quoi faire? Jouer encore sa vie en rimes comme autrefois, coincé dans un petit studio d’Ivry-sur-Seine. Ou bien, sur du «rap à taille humaine», tordre de nouveau le cou à tout ce qui ne va pas?

«En feat avec moi-même»

Jusqu’à NGRTD (2015), on aimait «Bakary Potter» (autre surnom) pour être ce «fils béni d’un héritage énorme». Juré: il voulait changer le monde. Aujourd’hui, Polaroïd Experience le voit avancer en fils et père humble. Promis: progresser lui suffit. Car qu’a t-il encore à gagner contre un autre coup d’éclat, le «Prism parolier»? Intello diplômé à la Sorbonne Nouvelle, il a connu les célébrations et les Zéniths bondés, les médailles en toc décernées par le métier et un public fidèle sans cesse renouvelé.

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Quand on est un déraciné ayant dû jouer des coudes après avoir «débarqué sur Paname, Michael Jackson dans le walkman», comme il dit dans La Cassette (2018), ça ressemble diablement au sommet d’une carrière, tous ces honneurs. Alors continuer pour quoi? Pour se réveiller un matin largué? «Moi, j’suis trop vieux pour faire des clips dans un hall d’immeuble, j’suis pas d’humeur, j’m’écroule en moins d’une heure», ironise-t-il d’ailleurs dans Devenir vieux, bijou personnel, presque crève-cœur, sur lequel le rejeton de Tabu Ley Rochereau, star de la rumba congolaise, chante, vraiment, et c’est une première.

Alors mieux vaut lever le pied, a-t-il d’abord décidé, se destinant aux autres: aux jeunes pousses Hiro, Keblack et Naza, signés sur son label Bomayé Musik. Ou à ses enfants désormais installés avec lui à Abidjan. Et puis l’absolue nécessité de nommer s’en est finalement mêlée. Avec elle, la nostalgie plus tard a pointé. Bientôt, un autoportrait s’est esquissé où, «en feat avec moi-même», comme il dit sur Le jour où j’ai arrêté le rap, «Youss» s’est mis à ausculter ses souvenirs et racines, ses fiertés et regrets. Bien sûr, çà et là grondent des amertumes. Comme dans Mourir ensemble, état des lieux dansant qui dénonce avec esprit la «connerie» ambiante. Mais c’est surtout d’amour qu’il est question chez cette voix restée en grâce. Un maître-rimeur portant cheveu sur la langue et couronne de dreadlocks qui, en final de Polaroïd Experience, dit à son époque ce que ses concurrents n’osent même envisager: «On viendra te relever si tu tombes, nous, on a la force du nombre.»


Youssoupha en concert au Paléo Festival Nyon, dimanche 28 juillet 2019.

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