Chez Yuja Wang, il n’y a pas que le piano qui compte. Il y a aussi la chute des reins, la cambrure du dos, et ses robes affriolantes. Mercredi soir au Verbier Festival, la star chinoise du piano n’est pas arrivée court vêtue, mais pourvue d’une longue robe à paillettes qui fut la première de trois tout au long de la soirée.

Parce que c’est l’une des artistes les plus médiatisées de la scène classique, son récital était très attendu. Le public est du reste venu nombreux pour ce concert filmé en direct par l’équipe de Medici.tv, avec des écrans géants placés de part et d’autre de la scène. Cette formule, étrennée depuis cette année à la Salle des Combins, permet de voir ce qui est peu visible à distance, surtout du fond de la salle (le jeu des mains, le visage), mais détourne l’attention de la scène, alors qu’on a déjà la tête plongée dans nos smartphones toute la journée.

Mais revenons à la musique. Yuja Wang a parfaitement dominé son clavier sans toutefois parvenir au cœur des œuvres qu’elle jouait. Elle a commencé par les Kreisleriana de Schumann. La pianiste marque bien les contrastes d’une section à l’autre. Elle cherche à suggérer des climats sonores et développe de fines couleurs pianistiques. Et pourtant, la dimension littéraire de l’œuvre (qui fait référence au personnage de fiction Johannes Kreisler inventé par E.T.A. Hoffmann) lui échappe. Certains passages ont beau être virtuoses, les angoisses sous-jacentes, ce monde cauchemardesque et inquiétant, les interrogations philosophiques ne transparaissent pas. Une lecture globalement trop lisse. «Scarbo» de Gaspard de la Nuit de Ravel impressionne par l’aisance technique, sidérante, mais là aussi, on aimerait plus de suggestion diabolique; on a l’impression par moments d’assister à une étude de sonorités.

La Hammerklavier, elle, convainc le plus dans le premier mouvement, pris à vive allure (comme le voulait Beethoven), et dans la fugue finale. On passera sur un «Adagio sostenuto» qui, une fois de plus, dépeint les climats émotionnels plutôt que de les vivre. Il n’y a pas ce sentiment d’une plongée au cœur des interrogations beethovéniennes, mais plutôt une suite de jolies séquences, délicates, parfois debussystes, trop creuses. On préfère de loin la fugue finale où les accents à la main gauche sont bien restitués (en dépit de quelques joliesses, encore). Au fond, Yuja Wang maîtrise si bien son piano que ce qui devrait suggérer l’effort, la douleur en musique, ne passe pas vraiment dans ses interprétations. Autant l’écouter plutôt dans Prokofiev, Stravinski, ou l’arrangement délirant de la Marche turque de Mozart et les Variations Carmen de Bizet/Horowitz offerts en bis. Ici, sa virtuosité étincelante sert parfaitement le propos.

La suite de la soirée fut des plus étranges. Sans même le savoir, le public a été retenu pour un «concert surprise» dans la plus pure tradition de Verbier. L’objectif était de fêter les dix ans de collaboration entre Medici.tv (plateforme digitale pratiquant le streaming en direct des concerts sur Internet) et le festival. Toutes sortes d’artistes ont défilé sur le plateau, du clarinettiste Martin Fröst au Quatuor Ebène. Gautier Capuçon et Yuja Wang ont joué une Sonate pour violoncelle et piano d’Evgeny Kissin composée expressément pour l’occasion. Le ton de cette sonate, au style post-Chostakovitch, était lugubre au possible – pas de quoi célébrer un anniversaire. Et cette manière de passer du coq à l’âne (il y a eu des mélodies galloises chantées par Bryn Terfel) forme un assemblage des plus hétéroclites. Un «concert surprise» assez irritant, en somme.