«Je postule chaque année, sans penser gagner»

Récompense Yvain Genevay est élu «photographe de presse suisse de l’année»

C’est une famille serrée sur un banc de pierre. Il y a le père, la mère, et leurs trois jeunes enfants. Sur la droite, une petite place laissée libre. Les commentateurs connaissant l’histoire des Jneid y ont vu l’espace qu’aurait pu occuper Sarah, si elle n’était décédée dans le ventre maternel. La famille de réfugiés syriens tentait de gagner l’Allemagne lorsqu’elle a été repoussée par les douaniers suisses, en juillet dernier; la maman a accouché d’une fillette mort-née après des heures d’attente et de trajets. L’image, publiée dans Le Matin Dimanche, vaut à Yvain Genevay le titre de «photographe de presse suisse de l’année», remis par la Fondation Reinhardt von Graffenried et doté de 20 000 francs.

Le Temps: Avez-vous été surpris par cette distinction?

Yvain Genevay : J’ai été très surpris parce que la photographie de presse telle que la pratiquent Le Matin et Le Matin Dimanche, que j’ai rejoints en 2000, n’est pas tellement de la photographie à concours, qui suppose un travail soigné et en profondeur. Nous, nous devons aller vite. Je me considère plutôt comme un artisan. Je postule chaque année, sans penser gagner.

– Parlez-nous de l’image primée?

– Le petit garçon s’est levé et sa mère l’a pris sur ses genoux, laissant une place vide. C’est cela qui a marqué le jury. Nous sommes partis à la rencontre de cette famille quelques jours après un sujet au téléjournal de la SF1, qui avait suscité beaucoup de commentaires en ligne critiquant le fait d’entreprendre un tel voyage avec de jeunes enfants et en étant enceinte. Du coup, le père ne voulait plus voir de journalistes ni même de Suisses. Il a finalement accepté de parler, puis de faire des photos. Il n’y avait rien dans ce centre d’accueil de Domodossola, juste ce banc. C’était le seul coin où les mettre. Evidemment, sur des sujets aussi forts, on aimerait faire des images incroyables, à la Capa, mais c’est rarement possible. Heureusement, le petit garçon s’est levé: c’est lui qui a fait la photo!

– Vous faites beaucoup de portraits. Quel est votre genre de prédilection?

– La presse traite tout par le portrait aujourd’hui. Cela prend moins de temps que le reportage et il y a ce côté un peu people. Lorsque j’ai commencé la photographie dans les années 1990, c’était pour le reportage, mais je me suis mis au portrait par nécessité. Du coup, il m’est difficile de revenir au reportage. Cela va tellement vite quand on est habitué à faire poser des gens avec une jolie lumière!

– Contrairement au Swiss Press Photo, le World Press Photo suscite chaque année une polémique. Quid de la dernière, concernant la mise en scène d’un reportage à Charleroi?

– Je crois qu’il y a un quiproquo au niveau des prix de photographie de presse. Il y a un mouvement énorme dans le champ artistique; entre les écoles, les prix, la circulation des images, c’est la photographie la plus vivante aujourd’hui, mais avec des règles déontologiques différentes des nôtres. Du coup, la photographie de presse souffre un peu, car elle a l’air plus fade. Moins il y a de Photoshop, moins une photo a de la gueule! Le World Press Photo étant une récompense très prestigieuse, il attire des candidatures certes documentaires, mais plus spectaculaires que ce qu’elles ne devraient être.

Aux côtés d’Yvain Genevay, Stéphanie Borcard et Nicolas Métraux obtiennent le premier prix dans la catégorie Vie quotidienne pour leur travail sur un foyer d’accueil de malades d’Alzheimer tenu par un Suisse en Thaïlande. Helmut Wachter l’emporte en Reportages pour son sujet sur l’abattage d’un cochon grison. Flavia Leuenberger est primée pour son portrait de Giovanni Vassalli, vieux collectionneur. Annick Ramp reçoit le premier prix en Sports grâce à ses images de sportifs de compétition handicapés mentaux. Jean Revillard, enfin, est distingué dans la section Etranger pour son enquête sur les personnes électrosensibles.

En parallèle aux Swiss Press Photo ont été remis des prix de journalisme. Carlo Silini reçoit le Swiss Press Print pour un article sur l’accompagnement psychologique d’adolescents de Lugano face à la mort de l’un des leurs publié dans Sul Corriere del Ticino , Silvio Liechti le Swiss Press Radio pour une série de portraits de candidats au Conseil d’Etat grisons diffusé sur le Regional­journal Graubünden , Claudia Salzmann le Swiss Press Online pour son enquête sur la mode du végétalisme dans la ville fédérale postée sur la bernerzeitung.ch , Raphael Amrein, enfin, le Swiss Press Video pour une séquence sur le quartier soleurois dit «le petit Istanbul» présentée sur SRF1.