ROMAN FRANCAIS

Yves Bichet réinvente l'épopée de la papesse Jeanne

La querelle des images entre Eglises d'Orient et d'Occident et la montée de l'islam au IXe siècle sont au cœur du deuxième volet d'une trilogie qui parle aussi de notre époque.

Yves Bichet

Chair

Fayard, 252 p.

Pendant des années, Yves Bichet a construit des maisons dans la Drôme. Auparavant, il a travaillé dans des élevages industriels. Ses écrits portent la marque de cette expérience: dans La Part animale, son premier roman, (Gallimard, 1994), il est question de la castration des dindons, et dans certains de ses poèmes grouillent des vers d'élevage. Rien de sordide ni de complaisant dans cette proximité avec l'organique, pas plus que de sentimentalité dans le rapport aux bêtes. Le passé se mêle au présent: dans Les Terres froides (lire le SC du 21 octobre 2000), récit autobiographique d'une enfance sur les bords du lac de Paladru, les paysans-guerriers du Moyen Age et les ancêtres préhistoriques hantent les rêves des gamins, alors que le récit mythologique des Enfers imprègne Le Nocher.

Aujourd'hui, Yves Bichet ne fait plus de chantiers. Il se promène encore parfois dans la campagne autour de Grignan avec son ami Philippe Jaccottet et surtout, grâce à la confiance de son éditeur, Claude Durand, il se «consacre à l'écriture», comme l'on dit, le temps d'une trilogie commencée en 2001 avec La Femme Dieu, qui se poursuit cet automne avec Chair pour s'achever l'an prochain. Au centre, la figure légendaire de la papesse Jeanne, une femme dont on sait qu'elle vécut à Mayence au IXe siècle et qu'elle finit par accéder brièvement au siège de saint Pierre, sous son travestissement de moine.

Au cours d'une de ces épidémies de peste qui ravagent alors périodiquement l'Europe, une toute jeune fille est accusée d'être à l'origine du Mal. Pour échapper à la mort, elle se dissimule sous des habits de novice, devient, sans trop le vouloir, prieur de son abbaye sous le nom de Jean. La «femme Dieu», c'est elle, obligée de dissimuler son identité, vivant dans la peur et le rapport de force. Un destin ambigu qui engendre «le plaisir de la déception» que Jean-Pierre Richard analyse finement dans celle des Quatre Lectures (Fayard, 2002) qu'il consacre à l'œuvre de Bichet.

Dans Chair, celle qui est devenue malgré elle prieur de Mayence part vers la Grèce où se déchaîne la querelle des images entre chrétiens d'Orient, iconoclastes, ennemis des images, et ceux d'Occident, fidèles aux représentations divines. On retrouve, devenue jeune femme, Lenka, le bébé qu'elle sauva de la peste. Et Attale, le Turc musulman qui la viola sur les bords du Rhin et qui lui voue depuis un attachement muet et sauvage. Ils sont les seuls à connaître son secret. L'ancien prieur de Saint-Alban, Dom André, sur les traces duquel Jeanne est partie, l'aime avec une passion coupable sans deviner sa vraie identité. Leurs parcours sont chaotiques, ils se heurtent à la violence de l'Histoire et à leurs propres désirs, si difficiles à reconnaître. Dans un troisième volume, plus politique, Jeanne gagnera Rome et son bref destin de papesse.

Samedi Culturel: Pourquoi avoir choisi cette période sombre et confuse pour développer votre trilogie?

Yves Bichet: A vrai dire, pour des raisons financières, je projetais un film. Je pensais que la papesse était une figure intéressante mais le projet a capoté et mon éditeur m'a proposé d'en faire un récit. En soi, la forme du roman historique ne m'intéresse pas. Je me suis documenté, bien sûr, pour éviter toute erreur ou anachronisme, mais j'ai évité de surcharger le récit de terminologies et de références savantes. De la papesse elle-même, on ne sait pas grand-chose, j'ai donc inventé beaucoup d'événements et de personnages. Avant tout, cette période me permettait de parler de la mienne avec plus de distance et de liberté.

Quels parallèles établissez-vous entre ce lointain Moyen Age et notre époque?

Plusieurs! Une chrétienté peu sûre d'elle, sur la défensive devant l'avancée d'un islam conquérant. Le mélange des cultures: le chant grégorien, dans sa forme originelle, celui que chantent les moines de Saint-Alban, offre des parentés troublantes avec les musiques arabes. Quand je vois les copains de mon fils véhiculer les opinions racistes de leurs parents qui votent pour le Front National et chanter en même temps du raï sans savoir ce qu'ils font dans les deux cas, je ne peux pas m'empêcher de voir des similitudes. Le thème de l'androgynie, avec la présence obsédante d'une sexualité ambiguë, perturbée, perturbante. La victoire des images, envahissantes, sur une pensée capable d'abstraction. Il me semble qu'il y a un vrai recul de la réflexion, même dans les conversations de bistrot, au profit de l'anecdote.

Vous faites une grande place à l'acédie, cette mélancolie des moines qu'évoque Jean Starobinski. Pourquoi?

Mais c'est l'existentialisme avant la lettre, La Nausée avant Sartre! Imaginez que c'était le premier des péchés capitaux, induit par le «démon de midi» qui ne frappe qu'à cette heure-là. C'est la fin du désir, donc la fin de Dieu. Y céder, c'est encore pire que de faire le mal. Or Dieu, c'est ce vertige qui fait perdre les repères, l'expérience des mystiques le montre, c'est un geste d'abandon.

Dans tous vos livres, les animaux occupent une place importante. Quel rôle leur assignez-vous?

Il y a un vrai mystère des bêtes. Elles sont nos alliées et, d'une certaine façon, consentent, même à leur mort. Je l'ai vu quand je travaillais dans les grandes entreprises industrielles.

Dans «La Femme Dieu» et dans «Chair», Jeanne parle parfois à la première personne. Ce «je» féminin vous a-t-il posé problème?

Je m'étais juré de ne jamais me permettre cela: c'est très perturbant, ni un jeu ni un exercice de virtuosité mais une remise en cause, une découverte de ma part féminine aussi. Je crois que cette trilogie est féministe, dans le sens où je suis persuadé que ce sont les femmes qui déstabilisent le monde et le font avancer. Elles ont une capacité d'abandon et d'accueil qui manque aux hommes et qui va bien au-delà du biologique.

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