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Marguerite Duras.
© frassetto

MENTOR

Yves Laplace: «Marguerite Duras, l’écriture insoumise»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Yves Laplace a choisi l'auteure de «L'Amant»

«Les 212 pages que Marguerite Duras vient d’écrire sont 212 pages de trop», assénait en janvier 1966 Le Journal du dimanche, au sujet d’un chef-d’œuvre parmi les plus déchirants incompris du XXe siècle, Le Vice-consul. Il est des pages parfaitement inutiles qui en suscitent d’autres.

J’ai souvent raconté l’histoire suivante. Je n’avais pas dix-huit ans; seize ou plutôt dix-sept – la majorité littéraire. J’écrivais un premier roman, Le Garrot, qui allait paraître (JC Lattès, 1977), je songeais à enchaîner, déjà – Les Chaînes avait été mon titre de travail –, lorsque Nadine est morte. J’héritais, pour partie, de sa bibliothèque. Parmi les ouvrages feuilletés, lisant les quatrièmes de couverture ou leurs rabats, je suis tombé sur ces mots: «Le vice-consul de France à Lahore, Jean-Marc de H., a été déplacé à la suite d’incidents jugés très pénibles. Il attend à Calcutta sa prochaine nomination. Qui est le vice-consul? Avant Lahore, qui était-il? Pourquoi tirait-il de son balcon dans la direction des jardins de Shalimar où se réfugient les lépreux et les chiens de Lahore? Pourquoi adjurait-il la mort de fondre sur Lahore?»

Réécriture

Ce fut immédiatement décidé: j’allais tenter d’écrire ou plutôt de récrire cette fable (je l’appellerais Lahore), sans lire auparavant le livre de Marguerite Duras. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, on ne l’est que trop.

Je me revois face à la baie vitrée du bel appartement solaire, devant la bibliothèque de Nadine, un matin d’il y a plus de quarante années: c’était à peu près son âge, celui des héroïnes éternelles, celui d’Anne-Marie Stretter sur la piste de bal du Casino de T. Beach, et elle n’avait pas survécu à l’opération de la dernière chance, sur un billard du proche Hôpital cantonal universitaire.

Cette baie vitrée, je m’y projetais avec inquiétude, car je n’oubliais pas qu’autrefois, dans une circonstance que je peinais à me représenter, Nadine l’avait traversée: dans sa chute, elle s’était blessée au bras. Mais l’événement avait-il vraiment eu lieu ainsi? Et de quoi souffrait-elle? Des suites d’une péritonite? Ou plutôt de colites ulcéreuses? D’un chagrin, de fiançailles rompues à peine avaient-elles été voulues ou rêvées? Qu’avait-on pu m’en dire? Rien ne m’en était parvenu, rien ne me travaillait davantage. J’ignorais, protégé du monde extérieur, de sa coupure, par cette nappe à laquelle je pourrais attribuer aujourd’hui l’espèce d’aura qu’on me prêtait, formée autour de mes longs cheveux noirs qui me valaient, sans doute, le nom de «page» que me donnait ma marraine.

Lumière douce

Je l’avais toujours connue réservée, fragile, menacée disait-on, atteinte d’une quelconque «maladie de la mort» qui n’avait pas encore été nommée ni écrite, quand elle avait en réalité vécu en éclaireuse, transmettant la littérature française aux élèves d’une école de commerce et peut-être aussi à son filleul – me dispensant donc, à mon insu, je m’en avise désormais, la même lumière douce et habitée, peuplée de signes, que celle qui filtrait à travers la baie vitrée sur les dos soigneusement alignés des livres de sa bibliothèque, parmi lesquels Nadine m’avait enjoint dans son testament de choisir ceux qui me plairaient.

L’homme qui tirait sur les lépreux et sur les chiens, l’homme qui adjurait la mort de fondre, l’homme qui attendait sa nomination deviendrait donc la matrice de tous mes égarés, de tous mes divagants, de tous mes forcenés, de tous mes assassins, de tous mes bourreaux, de tous mes enfants perdus, visionnaires et meurtriers. Jusqu’à Georges Oltramare et à son neveu dans Plaine des héros. Jusqu’à «l’exécrable» qui suivra (il sera pire).

Insoumission littéraire

Il vient un moment où l’on cesse de croire qu’on se répète. On persiste. On se reprend, on reprise. Ce n’est pas la moindre définition de l’écriture – que Duras dira «courante» à la fin de sa vie, et qui pulvérise les genres: elle se fait simultanément récit, roman, théâtre, chronique et cinéma. Cette écriture-là est proprement identique à la voix narrative, elle échappe à toute forme d’instrumentalisation ou de soumission.

D’un certain Frédéric Max, qui lui fit lire L’Ecclésiaste à dix-huit ans, et qui sera bientôt, au vice-consul de Lahore et Calcutta, ce que sont les sources du Gange à l’Inde fantôme de Marguerite Duras, celle-ci fera, dit-elle, un «modèle de l’intelligence moderne, du désespoir politique», ajoutant qu’«il faut très peu de chose […] pour partir, foncer. Une phrase, un regard. Là, tout est parti de cette lecture à dix-huit ans.»

Là, tout est parti de cette lecture à dix-huit ans…


Yves Laplace

Colonialisme, nationalisme, fascisme: Yves Laplace ne cesse dans ses romans, ses pièces de théâtre, ses essais (plus d’une trentaine de titres) de mettre à nu les rouages de la violence et de l’injustice. «Plaine des héros», son dernier roman paru, met en scène le fasciste genevois Georges Oltramare. Yves Laplace vit à Genève.


Profil

1958: Naissance à Genève.

1977: «Le Garrot», suivi l’année suivante de «Lahore» (JC Lattès).

1984: «Un homme exemplaire» (Seuil) et création au Petit-Odéon de sa version théâtrale, «Sarcasme».

1992: «On» (Prix Michel-Dentan).

1996: «La Réfutation», hommage au père.

1998: «Considérations salutaires sur le désastre de Srebrenica».

2001: «L’Inséminateur» (Stock).

2015: «Plaine des héros» (Prix Alice Rivaz et Prix suisse de littérature).

Dossier
Un auteur, un mentor

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