Yves Leresche, une longue immersion chez les Roms

Images Le photographe a partagé pendant cinq ans la vie d’une des minorités les plus décriées d’Europe

Un magnifique livre en témoigne

Visage large, moustache tombante, l’homme retrouve avec effusion ses enfants sur un chemin embrumé de la campagne roumaine. Puis il réapparaît de nuit, couché en plein air avec sa femme dans la périphérie de Lausanne, à quelques pas des lumières de la ville. C’est par ces deux scènes emblématiques de la vie des Roms que commence le nouveau livre du photographe Yves Leresche. Un ouvrage d’une humanité exceptionnelle, qui accompagne une exposition et une installation audiovisuelle itinérante visibles jusqu’au 22 mai dans la capitale vaudoise.

Peu d’immigrants incarnent autant que les Roms la figure de l’étranger. Non du fait de leur origine balkanique, devenue banale en ces temps de globalisation. Mais en raison du mystère qui les entoure, de leurs déplacements continuels et de certaines de leurs habitudes, telle la mendicité, le repoussoir parfait dans un pays comme la Suisse qui voit dans le travail un facteur d’intégration déterminant et, plus encore, une valeur morale. C’est l’immense mérite d’Yves Leresche que de briser cette glace-là en nous introduisant au cœur du mystère, dans l’intimité de cette communauté.

La familiarité du photographe avec les Roms est éblouissante. Yves Leresche ne s’en est pas simplement approché, comme le font la plupart des reporters. Il a pénétré dans leur premier cercle, là où hommes, femmes et enfants vivent sans plus de méfiance ni de fard. En Roumanie comme en Suisse, les deux pôles de leurs pérégrinations, il les montre aussi bien dans la rue que dans leur vie privée, en train de jouer aux cartes, de manger, de se laver, de prier, de dormir. Jusqu’au cœur de la nuit.

Quelques figures reviennent avec obstination: des visages graves, des gestes d’affection, des doigts serrés sur des cigarettes. Et une poignée d’objets, toujours semblables, plantent le décor d’une vie précaire. Des voitures au coffre ouvert, mi-moyens de locomotion, mi-chambres où s’installer le long des routes. Des matelas, qui figurent parmi les rares pièces de mobilier dans les masures de Roumanie et deviennent les ultimes traces d’un logement dans les parcs de Suisse romande. Des collections de sacs, qui véhiculent l’indispensable. Et des couvre-chefs en pagaille, foulards et chapeaux confondus, derniers toits des vagabonds sous la pluie et dans le froid.

Ces photographies-là sont le fruit d’un énorme travail. Cela fait maintenant plus de vingt ans qu’Yves Leresche s’est pris de passion pour les Roms et qu’il les photographie à travers l’Europe. Un effort récompensé notamment par un prix du World Press Photo en 1997 et la publication de deux précédents ouvrages, Rrom, en 2002, et Roma Realities, en 2009. Cette fois, le reporter a suivi une centaine de personnes pendant cinq ans, dans une démarche d’immersion profonde.

Yves Leresche a appliqué une méthode simple. Pour saisir la vie des Roms, il l’a partagée, voyageant, mangeant et dormant sur de longues périodes avec ceux qui voulaient bien de lui. C’était là, à ses yeux, une condition indispensable pour réaliser un travail photographique capable de dépasser deux écueils: les réactions stéréotypées des Roms à l’arrivée d’un étranger, des gestes aussi spectaculaires que superficiels qui consistent «à montrer ses muscles et à sortir des couteaux»; et les préjugés qui habitent tout un chacun et conduisent nombre de photographes à chercher ce qu’ils connaissent ou croient connaître, au détriment de ce qu’ils pourraient découvrir. Partager la vie des Roms a permis de «laisser venir» la réalité dans toute sa complexité.

Jusqu’où est allée cette complicité? «Je n’ai jamais distribué d’argent, promet Yves Leresche. En revanche, j’ai fréquemment rendu service à des Roms, en leur donnant des informations utiles ou en les véhiculant entre la Suisse et la Roumanie. Et puis, j’ai passé ici de nombreuses nuits à la belle étoile en leur compagnie, de même que, là-bas, j’ai souvent habité chez eux.» Le photographe ne s’en est pas rendu compte tout de suite mais il en est désormais convaincu: accepter l’hospitalité de ses compagnons a été déterminant pour gagner leur respect.

Une difficulté paradoxale s’est présentée. Bien intégré aux Roms, dans une société où l’on s’agglutine volontiers en cercles, Yves Leresche s’est souvent retrouvé «trop près». «Pour montrer le contexte dans lequel ils vivent, il est nécessaire de prendre du recul, explique le reporter. Cela vaut mieux pour le photographe comme pour le public. Or, il ne m’a pas toujours été facile de prendre du champ. Dès que je me mettais à l’écart, le groupe avait tendance à me rejoindre.»

Dans le contexte actuel d’hostilité envers les Roms, les clichés d’Yves Leresche ne possèdent pas qu’une dimension artistique. Ils ont aussi une portée politique. Le photographe l’assume volontiers. Il avoue même que c’est là l’une de ses principales motivations. «On peut dire aujourd’hui n’importe quoi sur ces gens parce que personne ne les connaît et que personne ne peut démentir les mensonges répandus sur leur compte, explique-t-il. En documentant leur sort, mon travail introduit un peu de réalité dans le débat.»

Une réalité de galère, selon Yves Leresche. «Avec la chute du communisme, les Roms ont perdu la sécurité de l’emploi et du logement, raconte le photographe. Par la suite, nombre d’entre eux ont accumulé des dettes qu’ils doivent rembourser à des taux usuraires. Leur passage en Suisse leur permet de récolter un petit pécule, à raison de quelques dizaines de francs par jour. Mais la police les condamne fréquemment à des amendes pour de petits délits comme dormir à la belle étoile. C’est un cercle vicieux. Or, ces gens sont comme nous. Ils cherchent juste à être bien et à assurer un avenir à leurs enfants.»

Roms. La quête infatigable du paradis, d’Yves Leresche, Ed. Infolio, 256 pages. Exposition au Forum de l’Hôtel de Ville, à Lausanne, jusqu’au 23 mai. Installation audiovisuelle itinérante durant la même période, entre la place de la Louve, la place Saint-François et la place de l’Europe.

Accepter l’hospitalité de ses compagnons a été déterminant pour gagner leur respect