Exposition

Yves, Niki, Jean et les autres

A Fribourg, l’Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle expose une série de clichés réalisés par le photographe vaudois Yves Debraine au Chelsea Hotel et dans le New York du milieu des années 1960

Yves Debraine a 39 ans lorsqu’il découvre pour la première fois, en ce mois de mars 1965, le Chelsea Hotel. Un établissement érigé quelque quatre-vingts ans plus tôt, reconnaissable entre tous avec sa somptueuse façade de briques rouges et devenu un des emblèmes de Manhattan. Mais ce n’est pas l’architecture gothico-victorienne de l’édifice qui l’attire au premier chef. Si le photographe vaudois (1925-2011) – qui s’est installé non loin de là, à l’Algonquin, près de Times Square – s’intéresse au Chelsea, c’est pour ses occupants.

Conçu par l’architecte Philip G. Hubert, le Chelsea est dès son ouverture un établissement à part puisqu’il fonctionne d’abord comme une coopérative d’habitation, avant de devenir un hôtel à proprement parler, proposant chambres et appartements à des prix extrêmement bas. Très vite, il s’impose comme une plaque tournante de la scène artistique tant américaine qu’européenne. Certains y passent, d’autres s’y installent durablement. Au milieu des années 1960, la Française Niki de Saint Phalle et son compagnon, le Fribourgeois Jean Tinguely, qui ressemble encore à un jeune premier, loin de l’image du créateur fou au bleu de travail qui fera sa légende, s’y arrêtent. Leur ami Daniel Spoerri, arrivé à Zurich à l’âge de 12 ans de sa Roumanie natale, les accompagne. Ce sont eux qu’Yves Debraine est venu photographier, désireux de documenter un courant qu’on appelle alors le Nouveau réalisme.

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Journaliste avant tout

A Fribourg, l’Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle montre une partie des clichés réalisés par le Vaudois non seulement à l’intérieur du Chelsea Hotel, mais aussi dans les rues new-yorkaises. Il y a dans son travail quelque chose de profondément émouvant, on a un peu l’impression de découvrir là l’enfance de l’art. Il y a, avant la dimension esthétique, la portée documentaire. «Yves Debraine ne s'est jamais pris pour un artiste. Chez lui, le journaliste revient toujours au galop», écrit son fils Luc dans un magazine grand format spécialement édité pour accompagner l’accrochage. De fait, on est d’abord happé par ce que racontent ses images. Niki de Saint Phalle au travail, Tinguely installant ses sculptures dans une galerie, Spoerri dans sa chambre qui lui sert à la fois d’atelier et d’espace d’exposition. La photographie en témoin privilégié de l’éclosion d’artistes majeurs, l’Europe et la Suisse a la conquête du marché américain, voilà ce qu’on voit d’abord. Ailleurs, il y a Christo et Jeanne-Claude emballant des vitrines, Claes Oldenburg assis sur son fameux Floor Burger.

Lorsqu’il se promène dans la ville, Yves Debraine photographie aussi bien une scène de crime que Times Square de nuit que le marché portoricain. Il observe également les visiteurs, au MoMA, de l’exposition The Responsive Eye, consacrée à l’art optique. Là encore, c’est le journaliste qui œuvre. Mais lorsqu’il utilise le nouvel objectif grand angle mis au point par Nikon, le fameux fisheye, œil de poisson, il se fait soudainement lui aussi artiste. Cet objectif, que l’on peut découvrir à Fribourg, permet la réalisation d’images circulaires aux extrémités distordues, mais permettant d’embrasser un champ très large. Pour le photographe, le Chelsea Hotel est le lieu par excellence pour s’essayer à cette technique nouvelle. Son séjour à Manhattan sera aussi déterminant pour lui qu’elle le fut pour Niki de Saint Phalle, Tinguely et Spoerri.

«Chelsea Hotel, New York 1965 – Yves Debraine photographie Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle»,Espace Jean Tinguely – Niki de Saint Phalle, jusqu’au 2 septembre.


Un lieu, mille légendes

Sur cette photo prise par David Gahr, elle n’a pas encore 25 ans mais a déjà l’air fatigué, usé. Elle pose sur un balcon du Chelsea Hotel, où elle a trouvé refuge avec son compagnon d’alors, le photographe Robert Mapplethorpe. Le gérant des lieux, Stanley Bard, accepte souvent de se faire payer en œuvres d’art, une aubaine pour le couple comme pour un certain Jackson Pollock. Patti Smith se dit alors poétesse, elle n’a pas encore composé une seule chanson, personne ne sait qu’elle deviendra une des grandes égéries de l’histoire du rock. Son séjour au Chelsea, repère d’artistes et de marginaux en tout genre, aura sur elle une influence déterminante. En 2010, elle y consacre d’ailleurs un chapitre entier de son autobiographie Just Kids. «J’adorais ce lieu, son élégance miteuse et l’histoire qu’il conservait si jalousement.» Elle évoque les fantômes d’Oscar Wilde et de Dylan Thomas, se réjouit de savoir que Dylan avait composé Sad-Eyed Lady of the Lowlands à l’étage même où elle résidait.

De fait, le Chelsea Hotel regorge de légendes et d’histoires fabuleuses. Andy Wahrol y a tourné Chelsea Girls (1966), Leonard Coen y a eu une relation avec Janis Joplin, qu’il raconte dans Chelsea Hotel #2; Jack Kerouac y a écrit la première version de Sur la route, connue sous le nom de «rouleau» et récemment enfin rééditée, Arthur Miller lui a consacré une courte pièce, The Chelsea Affect; Madonna y a réalisé son livre de photos Sex (1992), le Grateful Dead et Jimi Hendrix y ont donné des concerts sauvages sur son toit.

Mais le Chelsea, ce sont aussi des drames. On dit que de jeunes poètes junkies venaient s’y donner la mort. Le 12 octobre 1978, on découvre dans la chambre no 100 le corps de Nancy Spungen. Elle a été assassinée à l’arme blanche. A ses côtés, son compagnon Sid Vicious, bassiste des Sex Pistols. Il est complètement défoncé et ne se souvient de rien. Il est arrêté, puis relâché. Peu après, il succombe des suites à une nouvelle overdose. On ne saura jamais ce qu’il s’est réellement passé dans cette chambre no 100. Cet événement tragique fera du tort au Chelsea, que l’on accusera d’être devenu un repère de dealers et de maquereaux. Mais, attirés à la fois par sa légende et ses tarifs attractifs, les artistes ne le délaisseront pas. On ne tue pas une légende.

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