Les titres des romans d’Yves Ravey valent programme, surtout les derniers. Enlèvement avec rançon, Un notaire peu ordinaire, La fille de mon meilleur ami, Sans état d’âme tiennent leurs promesses. Trois jours chez ma tante, dernier roman paru, est à la lettre le récit par Marcello Martini – qui porte un nom de clown et a une dégaine de loser, «retour des pays chauds» – d’un bref mais décisif séjour chez la sœur de sa défunte mère.

Il est le seul parent de cette tante qui l’a convoqué après vingt ans d’absence. «Elle avait soi-disant tant de choses à me reprocher», s’inquiète-t-il dès la première page. Il a en effet du souci à se faire: la vieille dame fortunée s’apprête à le déshériter et à suspendre les versements mensuels que verse sa fondation à l’école pour enfants abandonnés – elle dit «mission» – que Marcello a créée au Liberia.

Cette visite obligée, le neveu la rapporte avec le soin du détail qui est la marque de l’auteur. Il livre aussi au passage des informations gênantes sur son propre compte. D’où parle-t-il, comme on dit, ce narrateur ambigu? Quel délit l’a obligé à fuir en Afrique, il y a vingt ans, grâce au soutien de l’influent ami de sa tante, l’omniprésent Gaëtan Lièvremont? A-t-il vraiment trempé, là-bas, dans les exactions du dictateur Charles Taylor?

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Travail d’horloger

Impossible d’en dire beaucoup plus sans gâcher les effets de cette mécanique de précision, de ce travail d’horloger. Dans la très riche livraison de la Revue des Sciences Humaines*, «Yves Ravey, une écriture de l’exigence», Jean Kaempfer note: «Le polar, le mélodrame sont reçus chez Yves Ravey, mais ils n’y sont pas vraiment chez eux, car le maître de maison est présent, dans la pièce à côté, et ils doivent en tenir compte…»

Trois jours chez ma tante tient un peu des deux genres: on y trouve le crime et la trahison, condensés en moins de deux cents pages, sans un mot de trop. Marcello se révèle parfaitement odieux. Tous ses actes sont dictés par l’intérêt mais ses maladresses en sabotent si régulièrement les visées qu’il en devient presque sympathique.

Sa situation semble inextricable: d’un côté, à Monrovia, Honorable, son homme à tout faire, le harcèle de demandes d’argent et l’informe des contrôles que subit son «école»; de l’autre, on le somme de se confronter à un passé peu reluisant. S’il veut des sous, il doit se plier aux exigences de sa tante, de son ex-épouse. Il lui faut visiter la tombe de sa mère et même rencontrer une jeune femme qu’on lui dit être sa fille.

Elle a murmuré que rien n’avait changé, c’était toujours derrière moi ce même parfum. Quel parfum…? De trahison.

Les références historiques jamais bien loin

Vicky Novak, la tante, est une femme cultivée. Elle rentre de la Foire du design de Miami, sa fondation soutient le jeune cinéma. Elle s’est retirée dans une maison de retraite de luxe où l’on veille sur elle comme sur la poule aux œufs d’or. Dans son grand âge, elle souhaite régler ses affaires. On apprend au détour d’une phrase qu’elle a été déportée et qu’elle s’estime spoliée.

Cette résurgence de l’histoire est une constante dans les livres d’Yves Ravey, comme le montrent plusieurs articles de la Revue des Sciences Humaines, numéro issu d’un colloque qui s’est tenu à Vienne. L’Autriche, pays de la mère de l’auteur, et son passé nazi, occupe une place fantomatique mais essentielle dans son œuvre. Trois jours chez ma tante se déroule en France, à Lyon semble-t-il, mais dans un très beau récit autobiographique, publié dans la revue, Devant la chambre, l’auteur raconte quelques jours avec la vraie tante, à Graz, au cours desquels l’héritage nazi non soldé est très présent.

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Avec ses airs de faux polar et son écriture «blanche», dépouillée, l’œuvre d’Yves Ravey – quinze romans, des pièces de théâtre, des essais – a mis du temps à être reconnue. Ce colloque de Vienne en déplie la complexité et la richesse. Des écrivains disent leur admiration – Philippe Claudel, Eric Chevillard. L’imaginaire familial et son inscription dans l’histoire sont analysés en détail. Le rôle des objets, si présents chez Ravey – ici un stylo Mont-Blanc à encre violette –, le temps des verbes, le rapport à l’allemand de Styrie parlé par la mère sont scrutés à la loupe. L’œuvre est même lue au filtre lacanien.

Cet ensemble est un bel accompagnement à la lecture des romans. Mais on peut aussi goûter simplement au plaisir immédiat et un peu pervers d’accompagner Marcello Martini dans sa chute et de le suivre à travers les dialogues – directs ou rapportés – dans lesquels il s’enfonce et se trahit.


*Collectif, Yves Ravey, Une écriture de l’exigence, Revue des sciences humaines no 325, Septentrion, 272 p.



Yves Ravey, «Trois jours chez ma tante», Minuit, 192 p.