Les romans d’Yves Ravey, dans leur concision, sont des piles d’énergie. Si ces pseudo-polars sont faciles à lire, un deuxième parcours n’est pas de trop pour en saisir la complexité et les non-dits. Sans état d’âme est le treizième ouvrage d’une œuvre d’une grande cohérence, parue aux Editions de Minuit depuis 1992. L’univers dans lequel le drame se joue est familier: une ville de province à l’est de la France, la frontière suisse n’est pas loin. Des forêts, une rivière, des fermes qui font place à des entreprises, des immeubles locatifs, des grandes surfaces. Le père de Gustave Leroy, dit Gu, a construit sa maison «de ses propres mains», en bordure d’un champ de maïs. Maintenant, nous dit Gu, il est mort et les machines agricoles rouillent dans la cour. Dans sa chambre du centre hospitalier, la mère ne se souvient de rien. C’est mieux ainsi, car la maisonnette où Gu a grandi, le père l’a cédée à Blanche, la voisine, en reconnaissance des dettes contractées à la fin de sa vie.
Toute sa vie, le père a travaillé comme ouvrier agricole au service de cette grande propriétaire. Maintenant, la patronne veut se lancer dans une opération immobilière. La maison doit disparaître, mais Gu, persuadé de se faire gruger, n’est pas disposé à se laisser spolier. Au moment de mourir, le père lui a confié la mission de «veiller à garder le seul bien qui [leur] restait». La grande peur du fils, c’est que la mère, un jour, sa mémoire ravivée, se rende compte que sa maison a disparu. Et son obsession: racheter le terrain à Blanche. Mais où trouver l’argent quand on est camionneur au service d’un patron? Ce n’est pas parce qu’il est amoureux de Stéphanie, sa copine d’enfance, qu’il va se laisser faire.
La fille de Blanche travaille dans un bar de nuit en bordure de ville, le Mayerling. Elle y a rencontré John Lloyd, un Américain de passage. Il a de l’argent, promène Stéphanie dans une grosse voiture de location, envisage de la présenter à ses parents, dans le Minnesota, investit dans le projet immobilier de luxe de Blanche. Tout est prêt pour la tragédie – à moins que ce ne soit une farce. Après tout, Gustave est un nom de clown, et Mayerling, celui d’un mélodrame. Notons encore des personnages secondaires: Betty, qui tient le Mayerling avec son mari, Personnaz, mais qui aime encore Gustave et s’inquiète pour lui. Dans une belle scène d’ouverture, Gu se rappelle comment Betty, Stéphanie et lui jouaient à deviner, les yeux fermés, le nombre des wagons du train, depuis le pont du chemin de fer. Toute cette histoire remonte donc à l’enfance. A l’époque déjà, Gu trichait.
Et voilà que John disparaît, avec sa grosse voiture, sans un mot d’avertissement. Désemparée – et un brin perverse –, Stéphanie demande à Gu de retrouver son amoureux, contre rétribution. Il abandonne sur le champ les livraisons vers les pays de l’Est et commence à enquêter. Qu’est-il advenu de l’Américain? Gustave le sait, et le lecteur aussi, très vite. Mais les autres l’ignorent encore, dans cette bourgade où le contrôle social est étroit, et où les ragots vont pourtant vite. Arrive alors le frère de John, Mike, et avec lui le passé fait irruption. Leur grand-père est mort au champ d’honneur, tout près de chez Blanche. L’enfance des deux frères a été marquée par cette figure héroïque (à qui Ravey donne pourtant un nom d’acteur comique, Harold Lloyd, c’est donc bien une farce?). Mike est devenu historien. Il est venu à la recherche de John, mais aussi pour ses propres travaux. Dans les romans d’Yves Ravey, le motif de la Seconde Guerre mondiale court souvent: vieilles rancœurs, armes cachées dans des caves ou des greniers. Elles finissent en général par reprendre du service: «La guerre n’est pas finie», déclare Mike. Mais c’est une guerre économique et sociale.
Au lieu de chercher John, Gustave se livre à de drôles de travaux dans le secret de sa maison. Comme les frères ennemis d’Enlèvement avec rançon, le camionneur a ourdi un plan branquignolesque, voué à la catastrophe. On la voit arriver à travers son regard, un regard borné, obtus, qui refuse de voir la réalité et fonce vers son désir. Gu est malin, mais pas tant que ça, si maladroit, finalement, qu’on ne peut s’empêcher d’avoir de la sympathie pour lui, en dépit des exactions qu’il perpètre et rapporte «sans état d’âme». Il ne s’encombre pas de psychologie, fonce vers son but, dans le déni du danger. Dans une fin de western, il est le champion des petites gens, ceux qui se font toujours avoir et dont la disparition arrange tout le monde. A la fin reste un mystère: depuis quel lieu Gu raconte-t-il son histoire et à qui?