Luisa et Melvil Hammett s’envolent pour la Sicile. Nous sommes à Pâques, ils projettent de se baigner dans la mer, de se délasser, de visiter les hauts lieux touristiques de l’île… Leur couple bat de l’aile et cette escapade italienne semble bienvenue. Luisa et Melville nous ressemblent, c’est un couple comme tant d’autres.

Mais rapidement la fiction dérape, comme souvent chez Yves Ravey, et le lecteur se retrouve au bord d’un gouffre. Dès le troisième chapitre, c’est le choc. Le voyage de rêve, «de calme et de repos», se transforme en cauchemar. Les deux vacanciers s’attardent en bordure d’autoroute pour profiter de la mer. Bien vite la nuit s’installe, il pleut, leur voiture percute un objet non identifié… Le couple a-t-il renversé un enfant, venu d’un campement de réfugiés voisin? Melvil s’arrête un instant, puis préfère continuer sa route, craignant d’arriver en retard à l’hôtel Via del Mar, à Taormine, un luxueux établissement quatre étoiles avec sa piscine d’eau de mer.

Histoires louches

Le texte, retors, se referme. On n’en attendait pas moins de l’auteur de Pris au piège (2005), ou de Pas Dupe (2019), qui décrivait déjà «un accident presque parfait». Yves Ravey, amoureux des histoires louches et des terrains vagues, joue merveilleusement des codes du roman noir. Il le prouve à nouveau avec ce dix-huitième roman qui prend peu à peu les traits d’une fable cruelle, illustrant notre rapport, absurde, aux migrants. Sans que cela soit souligné bien entendu, l’écrivain étant un maître du non-dit.

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Où est la vérité, où est le fantasme? Au cœur du texte, une mystérieuse inversion a lieu entre les nantis et ceux qui ont tout perdu: lorsque Luisa revient d’un second bain de mer, une couverture sur les épaules, Melvil observe qu’elle ressemble à «la probable rescapée d’un tremblement de terre, ou de quelque catastrophe naturelle».

Sourde inquiétude et humour

Le cauchemar relève-t-il de la paranoïa? La voiture du couple a-t-elle bien percuté un être humain? Le choc revient les hanter. Les paysages de carte postale vacillent, anéantis par une sourde inquiétude: la peur d’être pris en filature, découverts, reconnus coupables de la mort d’un enfant. Toute marche arrière est impossible. Le texte est une toile d’araignée: plus les personnages cherchent à fuir leurs responsabilités, plus ils s’enferrent dans des situations absurdes, cocasses, de plus en plus sombres. A chaque fois, l’humour fait saillie dans le drame (ainsi, le nom du garagiste soudoyé pour réparer l’aile de la voiture, Zaza Michelli, est un régal).

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Les vacances doivent continuer coûte que coûte. Faire un don à une association humanitaire pour indemniser la famille de la victime suffira-t-il à se délester de la culpabilité? Melvil, le narrateur, a bien l’intention de profiter de la Sicile. «Demain, c’est Syracuse, de quoi nourrir de nouveaux projets. La voiture sera prête, intacte, réparée, et si revenait à Luisa l’intention de retourner sur les lieux de l’accident, je trouverais moyen de l’en dissuader.»

Payer pour disparaître

Héros typique des romans d’Yves Ravey, Melvil est couard, de mauvaise foi et cynique. Après tout, tente-t-il de s’excuser, cet enfant n’avait qu’à pas se trouver sur son chemin… Le couple essaie de «disparaître», d’effacer toute trace, contraint de payer des sommes exorbitantes pour qu’un policier concupiscent ferme les yeux, puis pour se faire «exfiltrer» de l’île par le service de «passeurs». Il se retrouvera dans la même position que les réfugiés illégaux cherchant à traverser les frontières.

Malgré quelques clichés (la Sicile et ses réseaux mafieux), et une incohérence (Melvil comprend subitement la langue de Dante en entendant parler l’inspecteur qui est à ses trousses), le roman est une réussite. Ses angles vifs, son humour noir, sa portée métaphorique emportent. Il figure dans les premières sélections de trois prix phares, le Renaudot, le Femina, et le Goncourt 2022.

Fausse tranquillité

Les personnages ne nous sont pas sympathiques. Melvil est un «parasite» chaussé de «mocassins blancs en nubuck» qui vit des largesses de son beau-père et domine sa femme. Le lecteur, hélas, peut s’en distancier facilement. Légèrement plus proche de nous, il serait devenu un miroir bien plus dérangeant. Mais quelle maîtrise de l’écriture, pour laisser sourdre à chaque instant l’inquiétude sous la fausse tranquillité du quotidien; quelle tension dans ce texte tenu de bout en bout!

Au même moment reparaît en poche, chez Minuit, un des plus beaux livres d’Yves Ravey, d’une tout autre nature puisqu’il est plus directement autobiographique: Le Drap. Une œuvre saisissante et poignante sur la vie d’un ouvrier brisé par le travail, sur le deuil et la perte d’un père. L’auteur y quitte la maîtrise et le jeu, cet aplomb un peu froid qui en fait un redoutable manipulateur de personnages, pour entrer dans l’intime et la fragilité.


Romans. Yves Ravey, Taormine. Minuit, 138 p. Le Drap. Minuit Double, 76 p.