Hommage

Yves Velan, écrivain expérimentateur et visionnaire, n’est plus

L’auteur de «Soft Goulag» et de «Je» est mort samedi à l’âge de 91 ans. Son roman inédit «Le Narrateur et son énergumène» doit paraître début 2018

L’écrivain Yves Velan est mort samedi à La Chaux-de-Fonds à l’âge de 91 ans. Il laisse derrière lui une œuvre majeure commencée à la fin des années 1950 avec Je et dont le dernier acte aura lieu au début de 2018, avec la parution aux Editions Zoé d’un roman inédit, Le Narrateur et son énergumène. Concentrés en quatre romans, quelques essai (Contre-pouvoir), conte (Le Chat muche) et poème ainsi qu’une intense activité de critique, ses écrits et en particulier ses romans, très différents les uns des autres, sont traversés par les questionnements du rapport de l’individu à la société, au monde, au politique. Tous partagent une haute exigence d’expérimentation formelle: le langage y est travaillé, «agité» de façon à fissurer les convenances et à partager avec le lecteur, désireux d’un tel voyage, un accès à une parole plus libre, à une lecture de soi renouvelée. Le Grand Prix Ramuz a couronné l’ensemble de son œuvre en 1990.

Séjour américain

Originaire de Bassins dans le canton de Vaud, Yves Velan est né le 29 août 1925 à Saint-Quentin dans l’Aisne, d’un père suisse architecte et d’une mère française. Etudiant en lettres à Lausanne dans les années 1940, il est du groupe fondateur avec Henri Debluë et Jean-Pierre Schlunegger de la revue littéraire Rencontre. Devenu membre du Parti ouvrier et populaire vaudois dès la fin de la guerre et jusqu’en 1953, Yves Velan sera frappé d’interdiction professionnelle et exclu de l’enseignement. Accueilli à La Chaux-de-Fonds, il y sera professeur de français jusqu’à sa retraite en 1991. Avec une éclipse américaine: pendant une dizaine d’années, entre les années soixante et septante, il séjournera à Urbana, à l’Université de l’Illinois, comme professeur de littérature française du XIXe siècle.

Bousculer les codes

Je, son premier roman (poche L’Age d’Homme), paru à Paris en 1959 et salué par Roland Barthes et Maurice Merleau-Ponty, le place d’emblée parmi les auteurs suisses les plus prometteurs de sa génération. La voix qui s’exprime ici est celle d’un personnage de pasteur, Jean-Luc Friedrich, qui officie à Nyon. Dans un monologue intérieur assailli par le doute, et qui incorpore des textes écrits et des discours rapportés, Yves Velan ose, sur le fond et sur la forme, bousculer les codes. Il commence ici aussi une exploration des ressorts policiers et totalitaires à l’œuvre en Suisse et en Occident, qui sera un axe fort des romans à suivre.

Du pain et des jeux

Comme dans La Statue de Condillac retouchée (1973) et plus encore dans Soft Goulag, roman d’anticipation, glaçant et drôle à la fois, paru en 1977 et qui vient de connaître une nouvelle édition en janvier (LT du 27.01.2017). Aux Etats-Unis, rebaptisée L’Union, dans un futur non précisé, un étudiant doit préparer une thèse sur un sujet imposé: la journée-type d’un couple, Ad et Ev, qui a reçu le droit de procréer par tirage au sort. La mémoire individuelle et historique ayant disparu, la première source du jeune homme est constituée par les bandes des caméras de surveillance posées partout avec l’assentiment de chacun. Tout le monde est aussi bien nourri, bien logé et peut se déplacer confortablement jusqu’à son travail. Les séries télévisées abondent et ont remplacé les livres. Sans passé, chacun s’estime parfaitement heureux. Du pain et des jeux, que demander de plus?

Pensée unique

Dans la préface à la nouvelle édition, Pascal Antonietti, auteur par ailleurs d’une monographie, la seule à ce jour, consacrée à Yves Velan en 2005 (Ed. Rodopi), écrit: «Plus de dix ans avant l’effondrement du bloc socialiste, avec une sorte de prescience, Velan dénonce à travers sa fable ce que l’on nommera par la suite la «pensée unique», et la disparition progressive de l’idée même d’une alternative économique et sociale.» Or, poursuit le préfacier, sur plusieurs points, le romancier avait vu juste: surveillance renforcée des citoyens, politiquement correct, règne de la pensée unique, imposition d’une esthétique télévisuelle, manipulation médiatique, etc.

Yves Velan, qui a été l’un des fondateurs du Groupe d’Olten, réunissant des écrivains de gauche dissidents de la Société suisse des écrivains, a travaillé longtemps sur son quatrième roman, tout en refusant de le publier. Il avait finalement accepté de le faire connaître du public. Le Narrateur et son énergumène doit paraître début 2018. Ce sera assurément un événement.

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