Cinéma

Yves Yersin à bonne école

Après une longue absence, le cinéaste vaudois est de retour avec «Tableau noir». Un documentaire sur la transmission du savoir

Immense succès commercial, Les Petites Fugues (1979) marque l’apogée du nouveau cinéma suisse. Pipe, le vieux valet de ferme qui s’évade sur son vélomoteur et se grise de la beauté du monde, est une figure de proue des aspirations libertaires d’alors. Avant ce coup de maître, Yves Yersin avait réalisé Swiss Made , Quatre d’entre elles et de nombreux reportages. Promis aux plus éclatantes réussites, le réalisateur des Petites Fugues s’offre trois années sabbatiques – dont il ne revient pas vraiment.

Yves Yersin n’est pas resté inactif. Appelé par l’Ecole cantonale des beaux-arts, il y a fondé et dirigé un département audiovisuel dont sont issus quelques-uns des meilleurs cinéastes actuels.

En 2005, il entend parler de l’école intercommunale de Derrière-Pertuis, un hameau du Val-de-Ruz, dans le Jura neuchâtelois. Gilbert Hirschi y enseigne depuis quarante ans à une douzaine de gosses entre 6 et 11 ans. On y fait de l’alphabet, du calcul, mais c’est aussi une école de vie mêlant la théorie et la pratique, l’exigence et le jeu. Tour à tour, on voit les élèves graver un bâton traditionnel de berger, s’intéresser à l’épopée napoléonienne, faire des raclettes, s’initier à l’aquarelle, correspondre avec des élèves du Ghana, s’interroger sur la spiritualité. Perdue au fond des champs, l’école de Monsieur Hirschi est ouverte sur le monde…

Montrer «les enjeux de la formation élémentaire» a requis treize mois de tournage à deux caméras. Les enfants sont d’un naturel sidérant. Quelques trucs techniques ont facilité cet état de grâce. Pour ne pas être distrait par une perche de prise de son, chaque élève était muni d’un micro-cravate transmettant ses paroles par voie hertzienne à Aurélie Mertenat. A l’extérieur de la salle de classe, l’ingénieure du son captait toutes les voix et pouvait, si nécessaire, inciter les cameramen à se déplacer, vers les deux petites filles en train de se tarter à la récré ou les deux garçons discutant de qui sera le chef dans le spectacle de Noël.

Et puis tout a été filmé en gros plan dans un souci de «proximité absolue», à hauteur de table, «jamais en plongée, c’est au contraire les adultes qui sont en contre-plongée», explique le cinéaste.

Au cours du tournage, la petite école est entrée dans la tourmente. L’occasionnelle rudesse de l’en­seignant, dont les montagnards ­s’accommodaient depuis des générations, a froissé de nouveaux résidents, parents d’enfants-rois. La pensée néolibérale a fait le reste. La fermeture de l’école a finalement été votée

Au terme d’un très long travail de montage, Tableau noir a été projeté en compétition au Festival de Locarno. Il y a soulevé une standing ovation, mais juste reçu une mention spéciale du jury.

VV Tableau noir, d’Yves Yersin (Suisse, 2013). 1h57.

On y fait de l’alphabet, du calcul, mais c’est aussi une école de vie mêlant la théorie et la pratique

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