Culture

Yves Yersin, sans piper mot

«Les Petites Fugues» (1979) sortent en DVD. Son auteur n'a plus tourné de fiction depuis. Rencontre.

Pipe, le vieux garçon de ferme des Petites Fugues incarné par Michel Robin en 1979, existe enfin en DVD. Une édition minimale, sans supplément mais accompagnée d'un site internet truffé de documents, des critiques de l'époque à l'émission Spécial Cinéma que Christian Defaye lui avait consacrée. Vingt-sept ans après, le film d'Yves Yersin reste le chéri des Romands, le plus populaire avec L'Invitation réalisée par Claude Goretta six ans plus tôt. Les pérégrinations de Pipe sur son vélomoteur vont connaître un nouveau succès grâce à cette édition qui lui rend justice: la qualité de l'image et du son est meilleure que la copie télévisée de ces dernières années.

Mais un mystère demeure: pourquoi Yves Yersin n'a-t-il, depuis, plus jamais mis en scène la moindre fiction? Né en 1942 à Lausanne, élève de l'Ecole de photographie de Vevey, il avait suivi une formation de cameraman en 1963-1964 avant de signer des publicités et surtout des films ethnographiques. Les Petites Fugues, montées entre 1974 et 1979, étaient son premier long-métrage. Sélectionné à Cannes, ce coup d'essai-coup de maître lui avait permis de le présenter partout et de s'exiler un temps aux Etats-Unis où, parallèlement à des études à Berkeley, il espérait tourner un documentaire sur Dean Tavoularis, le directeur artistique de Francis Ford Coppola. Le projet a échoué. Puis un autre. Et Yves Yersin est revenu, sans toucher à la fiction.

Le Temps: Vous n'en avez pas marre d'entendre, depuis un quart de siècle: pourquoi tu n'as plus tourné de films de fiction?

Yves Yersin: Non. Après Les Petites Fugues, je suis parti pendant trois ans. Malheureusement, le film que je préparais en suivant Dean Tavoularis sur le tournage de Rusty James (Rumble Fish) s'est écroulé quand Coppola a fait faillite. Il a donc vidé tout le monde. Je suis parti à New York et j'ai écrit Les Missionnaires, un scénario inspiré par une nouvelle de Jean Renoir. Le film ne s'est pas fait non plus: la famille de Renoir m'a refusé les droits. J'ai fait l'erreur de les consulter alors que le script ne ressemblait plus guère à la nouvelle et que Michel Tournier était, à ce stade, d'accord de continuer l'écriture avec moi. J'ai été con... L'histoire était formidable, plutôt éloignée des Petites Fugues: un groupe de missionnaires part en Afrique pour convertir la dernière tribu épargnée par la civilisation, mais cette tribu n'apparaît jamais, sinon par les flèches qu'elle envoie et qui tuent les missionnaires un à un. Ceux-ci savent qu'ils vont tous mourir, que le seul contact avec cette tribu sera les flèches, mais ils restent parce qu'ils considèrent que c'est leur mission.

C'était proche du «Désert des Tartares» de Dino Buzzati?

- Absolument. Mais j'ai dû l'abandonner et je suis rentré en Suisse en 1985, sans travail. Un copain m'a dit alors: «Tu es engagé à l'Ecole des beaux-arts.» Faute de mieux, j'ai accepté. Et je suis resté dix ans! Dix années au cours desquelles j'ai complètement construit ce qui s'appelait le DAVI et qui est aujourd'hui le département cinéma de l'ECAL à Lausanne. J'ai aussi créé la Fondation vaudoise pour le cinéma, ainsi que Focal, la structure de formation continue en matière de cinéma. C'est une période que personne n'a jamais comprise, mais que je considère comme la plus créative de ma vie. J'ai pu théoriser et comprendre mieux tout ce que j'avais fait depuis les années 60.

Le succès des «Petites Fugues» n'a incité personne à vous confier un projet?

- On m'en a proposé, qui n'avaient aucun intérêt. Et Les Petites Fugues avaient été tellement dures à monter, vraiment un combat inouï, que je ne souhaitais pas m'engager dans une chose qui ne me tenait pas à cœur. On m'a aussi demandé de remonter le film pour les Etats-Unis, j'ai dit que je n'avais pas fait Les Petites Fugues pour les «Amerloque».

Ceux qui vous ont eu comme professeur au DAVI disent que vous êtes pointilleux avec la technique. Ce perfectionnisme vous a-t-il freiné?

- Il est certain que ça m'a dissuadé de me lancer dans une nouvelle fiction: il y a de tels monceaux de médiocrité sur les écrans que je ne tiens pas à ajouter les quatre ou cinq scénarios qui sont dans mes tiroirs et dont je ne suis pas encore satisfait. Ils mûrissent. Si je ne claque pas avant, je m'investirai peut-être pour l'un ou l'autre d'entre eux. Il se trouve que, après le DAVI, après 1995, j'ai eu beaucoup de peine à me remettre au boulot. J'ai fait différentes choses, passionnantes. Et j'ai fait une dépression grave, comme beaucoup de cinéastes en Suisse. Je ne voulais plus reprendre mon métier par la fiction. Je suis en train de monter un documentaire personnel sur une école de village.

Revenons aux «Petites Fugues»: est-il vrai qu'au départ le scénario aurait abouti à un film de quatre heures?

-Oui. Parce qu'on ne savait pas encore lire un scénario. L'expérience professionnelle n'existait quasiment pas en Suisse. Même quand les producteurs, en particulier Robert Boner qui avait mis quatre ans à trouver les fonds, m'ont demandé de revenir à 90 minutes, ils ne se sont pas rendu compte que je faisais un film de plus de deux heures. Pour monter le projet, nous avions fini par ouvrir une dépendance de Film & Videokollektiv Zurich à Lausanne. Nous avions ainsi nos propres outils. Mais ces collectifs ont fini par se bagarrer, surtout à Zurich où s'affrontaient les gens engagés et ceux qui voulaient un vrai cinéma de fiction en Suisse. Nos copains de gauche étaient beaucoup plus dogmatiques qu'aujourd'hui: ils voulaient éjecter les capitalistes du cinéma. Ils détestaient Les Petites Fugues.

Ils le voyaient comme un film de droite?

- Absolument. Et c'est vrai que, avec mon coscénariste Claude Muret, nous avions caché dans Les Petites Fugues toute une expérience politique. Mais nous avions fait attention à ne pas être idéologiques.

Pouvez-vous nous dire quoi et si quelqu'un l'avait remarqué à l'époque? Il y a prescription.

- Disons que nous avions cherché à transcrire, en prenant bien soin de rester dans la métaphore, toutes les découvertes que les militants de gauche ont fait au début des années 70: l'importance du moi et d'une conception de la vie qui prend en compte son individualité. Et c'est exactement ce qui arrive à Pipe. Il y a nettement deux classes dans le film et l'une cherche à reprendre son pouvoir à l'autre, c'est-à-dire à un homme qui découvre simplement qu'il existe et qui insinue donc un grain de sable dans la machine de la communauté.

Pourquoi le film a-t-il eu un tel succès?

-Je crois que ça tient à l'essence universelle du héros, Pipe. En Suisse romande, bien sûr, les gens reconnaissaient en plus leur langue, alors même que Michel Robin, qui est un intellectuel parisien, n'avait pas pris l'accent vaudois. Il avait précisément suivi le phrasé des dialogues. C'est tout. Et pourtant des paysans vaudois m'avaient remercié d'avoir été fidèle à leur accent!

Comment avez-vous vécu le succès des «Petites Fugues»?

- C'était très lourd à porter. Les gens m'imaginaient et m'imaginent encore en Pipe. J'ai eu peur de faire moins bien. Et j'ai attendu tellement longtemps que, en sortant du DAVI en 1995, j'ai compris que j'étais considéré comme un type qui n'avait rien fait. Par exemple, Berne m'a fait repasser quatre fois avant de me donner de l'argent pour le documentaire que je prépare.

Comment appréhendez-vous les nouvelles lignes politiques en matière de cinéma que cherchent à instaurer Pascal Couchepin et le chef de la section cinéma de Berne, Nicolas Bideau?

- D'abord je sépare Nicolas Bideau de son chef Pascal Couchepin. Parce que l'idée du cinéma de Pascal Couchepin, c'est d'abord, sans doute, de faire produire des films où son nom est cité. Pour moi, Bideau, de son côté, fait du très bon travail. Meilleur que tout ce qui a été fait à Berne depuis des années. Il a une réflexion. Sa tentative de tout réformer séduit, d'après ce que je sais, quasiment toute la profession. Les angoisses d'Ivo Kummer, le directeur des Journées de Soleure, pour la diversité du cinéma suisse et la survie des auteurs, telles qu'il les exprimait dans vos colonnes, me semblent justifiées. Mais ça me paraît quand même un point de vue rétrograde: un cinéma populaire de qualité ne naît pas forcément d'une idéologie. Par contre, pour moi, Bideau se fait des illusions. Il est jeune et il va découvrir très vite combien c'est usant. Notamment quand il comprendra qu'il n'a ni les moyens financiers ni les moyens humains pour réaliser la politique qu'il préconise. Il va avoir beaucoup de peine à trouver des gens de qualité, des regards très solides sur le cinéma. Ces gens-là, ceux qui existent, ne vont pas aller bosser à Berne pour 300 balles par jour.

Pourquoi pas vous?

- C'est exclu: aujourd'hui, j'ai à nouveau envie de faire du cinéma. L'institutionnel, c'est fini pour moi.

Un DVD.Bande originale: française, allemande, italienne ou suisse-allemande. Sous-titrage: anglais, allemand ou espagnol. Warner. http://www.lespetitesfugues.ch

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