Hasard du calendrier, le comité directeur de Pro Helvetia se réunit ce jeudi. Il sera évidemment question du vote du Conseil des Etats, qui a coupé mardi un million de francs dans le budget de la Fondation en raison de l'exposition de Thomas Hirschhorn à Paris. Pour Le Temps, la présidente Yvette Jaggi réplique.

Yvette Jaggi: Cette décision est une erreur à réparer. Dans ce pays, c'est un privilège historique réservé à la culture que d'être traitée de manière aussi brutale et expéditive. Cette décision est non seulement totalement incompréhensible, mais elle est à côté de la question. Elle pose toutefois trois enjeux majeurs. D'abord, la méthode de travail – j'ai toujours compris que les parlementaires décidaient sur la base de dossiers dûment étudiés. Voter avec la presse à sensation sous le coude me paraît un peu léger. Ensuite, une telle décision pousse à se demander quel est le contenu de la liberté de l'art inscrite dans la Constitution fédérale.

– Y voyez-vous une remise en cause de l'indépendance de Pro Helvetia?

– C'est mon troisième point. Cette fondation, il est utile de le rappeler aujourd'hui, a été créée en 1939 comme troisième pilier de la défense nationale, à côté du militaire et de l'économique. Elle participait de la défense spirituelle et culturelle du pays. C'est en 1949 qu'elle est devenue fondation de droit public, créée par une loi qui garantit son autonomie. Une telle décision, si elle est confirmée, pose la question de cette autonomie en matière de choix artistiques. La loi actuelle, qui date de 1965, doit être révisée, en même temps que va se discuter la nouvelle loi générale sur l'encouragement à la culture. Au vu des événements actuels, le débat sera intéressant!

– Est-ce un motif d'inquiétude pour l'avenir de votre fondation?

– Pas vraiment. Cette décision des Etats contient un lot de paradoxes, par exemple: ceux qui fustigent la culture d'Etat, l'art subventionné, mènent soudain une politique ultradirigiste digne des dirigeants de l'ancienne République démocratique allemande… En se comportant ainsi, ils ne font que conforter la critique de Thomas Hirschhorn. Personnellement, déjà naguère comme syndique de Lausanne et responsable de la politique culturelle de la Ville, j'ai toujours conçu le rôle de l'Etat comme respectueux de l'indépendance des artistes, les autorités doivent simplement créer des conditions facilitant la réalisation de leurs projets. C'est un principe absolu, on n'intervient jamais sur les contenus. Que l'autorité intervienne, par exemple au niveau de la programmation d'une saison ou du choix des modes d'expression, reflète une conception absolument inacceptable de la politique culturelle.

– Pro Helvetia a eu plusieurs crises, et là, vous en rajoutez… N'avez-vous pas tendu le fouet?

– Le programme d'un centre comme Poussepin s'élabore des mois à l'avance, il est étudié par les membres du conseil de fondation, puis par des groupes spécialisés. Une première décision remonte à novembre 2003, une autre à mars dernier.

Personne à l'époque ne pouvait faire le lien avec le vote du budget, d'autant que ce genre de considération d'opportunité n'entre en principe pas en ligne de compte.

– Pourtant, c'est bien ce qui se produit…

– Encore une fois, c'est très surprenant comme procédure. J'espère simplement que les réactions suscitées par le vote des Etats feront réfléchir et qu'un débat de fond pourra s'engager sur le statut, les missions et le fonctionnement de Pro Helvetia.

– Si le National confirme, savez-vous où vous couperez?

– La réflexion est évidemment entamée, mais c'est une décision que nous ne pouvons ni prendre ni, à plus forte raison, communiquer dès maintenant.