Comme une piste de cirque cerclée de piles d'archives. La scène du Théâtre populaire romand à La Chaux-de-Fonds s'apprête à vivre plusieurs tempêtes, de la plus intime à la plus collective. Au centre du cercle, la comédienne Yvette Théraulaz va en effet reprendre le cours d'une très longue vie, tout entière tournée vers la lutte pour un monde meilleur: celle de Jenny Humbert-Droz, morte à 107 ans en 2000, femme amoureuse de Jules, son pasteur de mari, devenu communiste, qu'elle suit à Moscou en pleine bourrasque révolutionnaire; mère de famille jusque dans les heures difficiles de la clandestinité, au gré des séjours dans les capitales d'Europe et jusque dans le tourbillon noir du stalinisme; militante jusqu'à la fin pour la cause des femmes, et traqueuse jusqu'au bout de l'injustice sous toutes ses formes.

Une vie exemplaire

C'est à l'initiative d'Yvette Théraulaz que Michel Beretti, auteur très prolixe cette saison, et particulièrement dans le registre biographique (après Philippe Suchard, bientôt Henri Dunant et André Steiger), s'est saisi de cette vie exemplaire pour la transformer en matière théâtrale. «Ecrire sur un personnage réel demande dix fois plus de travail qu'un personnage fictif, et ce d'autant que Jenny Humbert-Droz n'a disparu que depuis deux ans à peine. J'ai réinventé sa vie dans une langue poétique en imaginant ce qu'elle a dû éprouver.» Les sources ne manquent pas: aux archives de Jules, à la biographie de Jenny, à leur correspondance à tous les deux qui est immense s'ajoutent aussi les articles de la militante et les nombreuses interviews qu'elle a données à la fin de sa vie, soucieuse qu'elle était de la transmission aux générations suivantes.

Les épisodes moscovites croisent, avec finesse, réalité historique et pures spéculations de poète. Lénine et Staline divaguent ou s'emportent avec une Jenny qui s'évade des séances de travail de comités révolutionnaires en tout genre en jouant du Beethoven. «Je ne sais même pas s'il y avait un piano dans le fameux Hôtel Lux. Je regrette beaucoup de ne pas avoir rencontré Jenny Humbert-Droz. J'aurais aimé lui demander: mais comment faisiez-vous avec deux enfants, à Moscou, pendant la grande famine, prise comme vous l'étiez par vos traductions?» poursuit Michel Beretti. C'est Lénine lui-même qui fait appel à Jules Humbert-Droz en 1921. Comment avait-il repéré le jeune pasteur chaux-de-fonnier? «Membre du tout jeune Parti communiste suisse, Jules tenait une revue, Le Phare, que Lénine lisait avec attention. Il avait notamment gardé en mémoire un article où Jules défendait l'idée qu'il ne pouvait y avoir de révolution sans l'adhésion des masses, un credo de Lénine», explique l'auteur.

Le spectacle opère des va-et-vient entre la jeune épouse et la veuve, la révolutionnaire et l'exquise vieille dame tout en souci pour le jeune homme qui vient lui rendre visite. Personnage fictif que ce Platter, inquisiteur étrange, mi-journaliste, mi-policier. Joué par Georges Grbic, il campe – une fois le masque levé sur sa véritable identité – une certaine Suisse, viscéralement anticommuniste, qui a basculé dans la paranoïa toutes fiches dehors.

De la jeune fille de bonne famille amoureuse jusqu'aux cheveux qui hésite à se lancer dans la vie tumultueuse que lui promet son ébouriffé au grand cœur à la pasionaria qui ne se nourrit que de kacha, plat russe plutôt austère, Yvette Théraulaz tisse un portrait nuancé. «Sa vie est un éloge à la durée. En amour et dans ses combats.»

Jenny-tout-court

En tournée, le 4 novembre à La Neuveville puis cinq villes jusqu'au 15 novembre. Rens. 032/ 913 15 10. http://www.tpr.ch