Scènes

Yvette Théraulaz voyage d’ils en ils

Dans «Histoires d’ILS», la comédienne chante pour la première fois les hommes. Le spectacle, chavirant, est à voir à Carouge, après Yverdon et avant une tournée romande

Un éblouissement. A chacun de ses spectacles, Yvette Théraulaz sidère par sa manière subtile de glisser du rire aux larmes, de la douceur à la colère pour mieux dire ses convictions et ses sentiments. Car oui, notre star nationale, récompensée de l’Anneau Hans-Reinhart en 2013, est à la fois une femme qui s’enflamme (pour les chansons légendaires, les promenades en forêt et les amants) et une âme qui s’alarme (des dégâts du patriarcat, de la violence banalisée, du cynisme des puissants). A bientôt 73 ans – elle les aura le 28 février prochain –, la voix qui a tant chanté l’émancipation des femmes emprunte pour la première fois le chemin des hommes. Après Histoires d’Elles où, dans le sillage de sa mère, elle racontait le combat pour l’égalité, Yvette Théraulaz livre Histoires d’ILS où, sur les traces de son père et avec l’excellent Lee Maddeford au piano, elle interroge la nouvelle virilité. «Un voyage d’ils en ils pour atteindre l’autre rivage», dit-elle joliment sur la petite scène du Théâtre de Carouge, à Genève, après Yverdon et avant une tournée romande.

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Sarclo, Nougaro, Renaud. Mais aussi Brel, Ferrat ou Brassens. Dans ce tour de chant mis en scène par Stefania Pinnelli, les chanteurs-compositeurs sont à l’honneur. Leurs titres accompagnent les récits qu’Yvette Théraulaz égrène sur les hommes de sa vie. Cette entame, déjà, qui en dit long sur son caractère frondeur: «Depuis toujours, je regarde les hommes […] J’aime la voix des hommes, le corps des hommes. J’aime leur fragilité et leurs peurs.» Fragilité gourmande? Vous prendrez bien un peu de Sarcloret! Le délicieux tube du Genevois Encore une fille qui passe devient «un gars qui passe», mais c’est toujours le «cœur qui casse».

Coup de soleil sur Mastroianni

Après la rue, l’écran. Pour dire les charmes de Mastroianni, la chanteuse plonge les bras ouverts dans Le Coup de soleil de Cocciante et, là aussi, la salle chavire. Yvette Théraulaz a ce talent: tout donner, mais sans lourdeur, le temps d’un couplet. «Elle est tellement touchante, unique!» s’enthousiasme un admirateur à la sortie. «Tout est raconté si finement, sans agressivité, ni volonté de matraquer», ajoute une spectatrice.

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C’est vrai. Après avoir rugi contre les machos dans les années 1990 ou plongé très bas lorsque son grand amour l’a quittée en 2001, l’artiste apparaît aujourd’hui réconciliée. Simplement heureuse de célébrer les hommes qui l’ont portée et curieuse de savoir comment on est un fils, un père ou un amant à l’heure de #MeToo et des nouvelles virilités.

Père modeste et travailleur

Son père, justement. Un homme d’un autre temps. Livreur de lait scrupuleux et discret, exploité par son patron, mais jamais révolté. Avec ses deux filles qu’il élève à Lausanne dans les années 1950, il est sévère et bienveillant à la fois. Cécile, ma fille, du grand Nougaro, dit bien cette tendresse secrète. Mais comme Yvette a aussi un cœur d’artichaut et que son papa a accepté de lui acheter un piano, elle enchaîne avec Mistral gagnant de l’ami Renaud, que toute la salle fredonne au tempo. «Mon père ne m’a jamais dit «je t’aime», regrette l’artiste. Donner à une petite fille confiance en elle, c’est faire avancer le monde», souligne la féministe.

Plus tard, la comédienne raconte sa tentative de percée parisienne et, sur les traces de Dalida, seule citation féminine de la soirée, livre un Laissez-moi danser exalté, avec boa et bras levés. Pour réussir à Paris, il faut «coucher». Non merci, dit Yvette, qui rentre au pays, se fait une éducation politique au Théâtre populaire romand et une éducation sentimentale avec des partenaires plus ou moins fascinants.

Lee Maddeford, leste et inventif

Elle a assez vite un fils, David, qui aujourd’hui signe les décors de ses spectacles et est père lui-même. Mais le grand amour vient plus tard. Dans la trentaine, la pasionaria entame vingt ans de bonheur partagé avec un homme engagé. «Devenir sensuellement l’autre, s’abandonner», savoure-t-elle sur la petite scène carougeoise avant de chanter, suave, La Non-demande en mariage de Brassens, pour célébrer cette entente sacrée, qui savait naviguer entre fusion et liberté.

Sur tous les titres de la soirée, Lee Maddeford a le piano formidable, leste et inventif. Son arrangement le plus frappant? Celui de Ne me quitte pas de Jacques Brel. Là, les harmonies surprennent, tandis qu’Yvette chante cette supplique célébrissime, le sourire aux lèvres. On l’interroge sur ce choix au tomber de rideau. «J’ai assez pleuré. Maintenant, je suis dans la gratitude d’avoir au moins aimé et été aimée. Je suis consciente de ma chance.»

La honte doit changer de camp

C’est que la femme de scène a de quoi comparer. A côté de cet amour intense, la belle a subi plusieurs cas de harcèlement. Professeur de théâtre, metteur en scène, convive d’un week-end en Normandie ou encore apprenti comédien lors des cours parisiens, chaque assaut a été un assaut de trop. «Pourquoi n’ai-je pas parlé alors?» se questionne l’artiste qui a aussi fermé les yeux sur des comportements abusifs observés sur de jeunes collègues comédiennes. «Trop longtemps, on a subi la culture du viol. La honte doit changer de camp.» Yvette Théraulaz est douce, lumineuse, complice. Mais quand elle tonne, les mots résonnent. C’est aussi ça, son pouvoir magique. 


Histoires d’ILS, jusqu’au 23 février, puis les 12 et 13 mars et le 12 juin, Théâtre de Carouge, Genève. Du 14 au 16 février, Théâtre du Passage, Neuchâtel. Le 5 mars, Théâtre Alambic, Martigny. Les 26 et 27 mars, Nuithonie, Fribourg.

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