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Yvonne, molle qui secoue

Un spectacle désossé pour raconter un royaume déboussolé

Critique: «Yvonne, princesse de Bourgogne»

Yvonne, molle qui secoue

Un spectacle désossé pour raconter un royaume déboussolé. C’est le pari que tente et réussit la metteure en scène Geneviève Guhl avec Yvonne, princesse de Bourgogne, à voir ces jours à la Grange de Dorigny, à Lausanne, avant sa venue à la Comédie de Genève, en avril, puis en Valais, en mai.

A l’image du décor, deux grands panneaux blancs qui divaguent sur roulettes, cette proposition navigue dans une indéfinition qui traduit parfaitement la stupeur de la petite communauté depuis que la plus molle des héroïnes du répertoire théâtral y a établi ses quartiers. Charge aux comédiens de fendre ce flottement de leurs traits. Et ils le font très bien, à commencer par Julia Batinova, qui compose un roi drôlement bousculé.

Une critique sociale – la turpitude enfouie sous les ors de la royauté. Une réflexion philosophique – qui décide du beau et du bien? Ou même, une observation physique – comment l’inertie déclenche le mouvement? Yvonne, princesse de Bourgogne est, en 1938, la première pièce du Polonais Witold Gombrowicz et c’est déjà une perle dramatique à lectures multiples. Frédéric Polier ne s’y était pas trompé, qui a mis en scène ce texte en 2003 dans une version grand-guignolesque et mouvementée. Ici, sous la direction de Geneviève Guhl, le spectacle a moins de corps, il est plus disloqué. Cet effet déroute d’abord. Mais séduit ­ensuite. Car il est bien question du démembrement d’une ­collectivité dans cette farce qui raconte comment le prince Philippe décide d’épouser Yvonne, une «guenon», une «grincheuse», une «limace». Jeune fille pas vilaine mais totalement inexpressive, que le prince choisit, car tout a priori le lui interdit. Or ce choix ne restera pas sans effet. Au contact de ce «funèbre crapaud au sang paresseux», les habitants de la cour révèlent leur nature ou leurs fautes cachées et perdent tout ancrage dans la réalité. «Sus à la guenon!» finiront-ils par clamer. Avec succès?

D’emblée, Geneviève Guhl annonce que quelque chose est pourri au royaume de Bourgogne. Stridences, grondements et éclairs accompagnent l’entrée de la reine (Pierandré Boo) et du roi (Julia Batinova). Couple dont le contraste d’allure prolonge l’inversion sexuelle. Longiligne et coincée pour la reine pincée, ramassé et swinguant pour le roi décomplexé. Même contraste dynamique entre le prince (José Lillo), tout en sauts, courses et déséquilibres exaltés et Yvonne (Ilil Land-Boss), formidable d’impassibilité figée. Autour, Cyrille (Frédéric Lugon), le chambellan (Elidan Arzoni) et Isabelle (Olivia Seigne), sont les solides remparts contre l’hystérie générale, dont témoigne encore la partition musicale accidentée de Géraldine Schenkel et Christian Pralong. Etonnant spectacle dont l’étoffe traduit la fable.

Yvonne, princesse de Bourgogne, jusqu’au 8 mars à la Grange de Dorigny, Lausanne, 021 692 21 24, www.grangededorigny.chDu 8 au 11 avril à la Comédie de Genève. Le 2 mai au Théâtre de Valère, à Sion. Les 9 et 10 mai à la Belle-Usine, à Fully.

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