Roman

Zadie Smith retrouve la Babel londonnienne de son enfance

«Ceux du Nord-Ouest» est une série de portraits des habitants de ce quartier de Londres où toutes les langues, toutes les couleurs et toutes les misères se croisent. Elle suit des destins de femmes à cheval sur plusieures cultures

Zadie Smith, portraitiste flambeuse du Londres oublié

«Ceux du Nord-Ouest» fait le portrait des habitants de Londres, jadis décrit par Dickens et où, aujourd’hui, toutes les langues et toutes les misères se croisent

Genre: Roman
Qui ? Zadie Smith
Titre: Ceux du Nord-Ouest
Trad. de l’anglaispar Emmanuelle et Philippe Aronson
Chez qui ? Gallimard, 415 p.

C’est avec l’éblouissant Sourires de loup, publié à Londres en janvier 2000 et traduit l’année suivante chez Gallimard, que Zadie Smith est soudain devenue l’icône de la nouvelle garde littéraire, outre-Manche. Depuis, cette jeune métisse née en 1975 – d’un père anglais et d’une mère jamaïcaine – n’a cessé de marcher sur les brisées de Salman Rushdie et d’Hanif Kureishi en faisant son miel, comme eux, dans la ruche bourdonnante d’une époque multicolore, multiraciale, et joliment cacophonique. Et si cette époque est une tour de Babel, la flamboyante Zadie en est la chroniqueuse surdouée car elle excelle à dépeindre les brassages linguistiques, les patchworks ethniques et les télescopages religieux dont nos métropoles sont le théâtre. Avec des personnages qui sont les Arlequins d’aujourd’hui: confrontés aux turbulences de l’ère postcoloniale, ils ont du sang mêlé dans les veines et ils vivent en équilibre instable entre plusieurs cultures, entre un lointain ailleurs dont ils ont une vague nostalgie et un Occident où ils galèrent pour grappiller les miettes d’un improbable bonheur.

Les lecteurs de Sourires de loup n’ont pas oublié cette saga survoltée qui plonge dans le maelström d’un quartier cosmopolite de Londres – Willesden – où s’entassent tous les déracinés de la planète, sous les regards croisés de Shiva et d’Allah. On retrouvait les mêmes obsessions dans le second récit de Zadie Smith, L’Homme à l’autographe, dont le héros – un Janus déboussolé, Juif par sa mère et Chinois par son père – est contraint de surfer sur l’écume d’une identité introuvable. Et dans De la beauté, traduit en 2007, la romancière changeait momentanément de focale pour mettre en scène – à la manière de David Lodge – une rivalité intellectuelle au cœur de l’université américaine, une jungle où les dictatures communautaristes croisent les hystéries identitaires, tandis que les rappeurs deviennent les nouveaux gourous des campus.

Publié en 2012 à Londres, Ceux du Nord-Ouest permet à Zadie Smith de renouer avec les décors de Sourires de loup puisque, une fois de plus, elle situe son récit dans le melting-pot londonien, sur «la vaste colline qui démarre à Hampstead et s’étend à travers Kilburn, Willesden, Brondesbury et Cricklewood». Dickens s’y était aventuré et la misère sordide du XIXe siècle a fait place à d’autres précarités entre tous ces quartiers hétéroclites où se côtoient immigrés et marginaux, dans des «relents doucereux de narguilé, de couscous, de kebab et de gaz d’échappement». Zadie Smith donne le meilleur d’elle-même lorsqu’elle fait courir son pinceau hyperréaliste sur sa toile pour saisir toutes les nuances de ce puzzle exubérant – et explosif – qu’est le nord-ouest de la capitale britannique. Ambiance: «Ici, ni crise ni croissance. La dépression est permanente. Murs couverts de graffitis montant et descendant, montagne russe brinquebalante. Toits et cheminées pêle-mêle, comprimées les unes contre les autres, telles des cigarettes émergeant d’un paquet.»

Quant aux histoires que raconte Zadie Smith, elles se nouent essentiellement autour de deux beaux portraits de femmes qui ont grandi dans la même cité HLM et qui n’ont pas rompu leurs liens d’amitié, bien qu’elles n’appartiennent plus au même milieu. La première, Leah Hanwell, vit dans un appartement délabré de Kilburn où viennent parfois frapper les démunis, en quête de quelques pièces et de réconfort. C’est à eux que Leah consacre une partie de sa vie, puisqu’elle travaille pour une association caritative du quartier. Idéaliste, généreuse, «toujours en train d’essayer de sauver quelqu’un», cette Anglo-Irlandaise «ouverte sur le monde entier» a épousé un Français d’origine africaine, un coiffeur qui brûle d’avoir des enfants. Mais Leah s’y refuse, elle prend la pilule en cachette et la maternité lui répugne, sans doute parce qu’elle a eu trop de problèmes avec sa propre mère.

Tout en racontant comment cette femme exemplaire se débat avec la vie, Zadie Smith multiple les parenthèses pour mettre en scène sa seconde héroïne: l’amie d’enfance de Leah, Keisha Blake, qui a voulu changer de prénom afin de cacher ses origines jamaïcaines. Elle s’appelle maintenant Natalie et, après de brillantes études, elle s’est hissée au sommet de l’échelle sociale pour devenir une riche avocate, une battante – apparemment – comblée qui vit avec mari et enfants dans un luxueux appartement, à quelques rues de distance de celui de Leah. «Aussi ambitieuse qu’elle fût, Natalie demeurait dans son cœur une fille du Nord-Ouest de Londres», écrit Zadie Smith, qui montre combien le passé pèse sur ces deux femmes, comme un lien indéfectible: bien que leurs chemins aient divergé, elles continueront à se fréquenter en partageant des souvenirs communs, elles qui ont rencontré les mêmes garçons pendant leur adolescence. Nathan, l’ex-taulard toxico dont Leah était éperdument amoureuse. Ou Felix, qui a accumulé toutes sortes de petits boulots avant de tomber lui aussi dans la drogue.

Il n’y a pas d’intrigue spectaculaire dans ce roman mais seulement une série de gros plans sur des personnages qui sont autant d’emblèmes des quartiers où a grandi Zadie Smith. Elle en parle avec beaucoup de nostalgie, en montrant comment les riches et les pauvres parviennent encore à se côtoyer, entre Willesden et Kilburn, même si ce fragile équilibre est sans cesse menacé. Cela nous vaut de belles pages de sociologie urbaine et de multiples digressions sur le métissage, au risque de desservir un scénario trop relâché. Lequel finit par s’essouffler, en louvoyant dans le dédale de ce Nord-Ouest dont Zadie Smith reste le meilleur guide, malgré tout.

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Zadie Smith

«Ceux du Nord-Ouest», p. 67

«Ici, ni crise ni croissance. La dépression est permanente»
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