Zadie Smith, une fable décapante sur la célébrité

Championne du métissage littéraire, la jeune romancière britannique revient avec un deuxième roman où elle brosse le portrait tragi-comique d'un antihéros qui collectionne les emmerdements. Plongée dans les coulisses du show-biz.

Zadie Smith. L'Homme à l'autographe. Gallimard, 420 p.

D'abord, c'est un petit bout de tigresse qui s'aiguise les dents en imitant Billie Holiday et Ella Fitzgerald, dans les boîtes de jazz londoniennes. Mais comme les fées l'ont gâtée, elle taquine aussi la plume. Et se lance dans un premier roman, à 24 ans, en 1999, sans savoir qu'il sera traduit dans le monde entier, et qu'il se vendra à près d'un million d'exemplaires. Ce miracle porte un nom: Zadie Smith. Et son livre, Sourires de loup, nous a fait découvrir une championne du métissage littéraire qui remuait les eaux troubles d'un quartier de Londres, Willesden Green, où se regroupent tous les déracinés de la planète, tous les migrateurs de l'ère post-coloniale, sous les regards croisés de Shiva et d'Allah.

Si notre époque est une tour de Babel, la romancière britannique – née d'un père anglais et d'une mère jamaïcaine – en est la locataire: elle aime dépeindre les brassages linguistiques, les chocs ethniques et les télescopages religieux dont les métropoles modernes sont le théâtre. Les personnages de Zadie Smith sont donc souvent des arlequins. Ils ont du sang mêlé dans les veines et sont condamnés à vivre comme des funambules, en équilibre instable entre plusieurs cultures: un peu d'Orient, une touche d'Occident, un zeste de judéité, une pincée de bouddhisme et de «goyitude»…

C'est le cas du héros de L'Homme à l'autographe (The Autograph Man), le nouveau roman de la pétulante Zadie. Il a 27 ans, vit à Londres et se nomme Alex-Li Tandem. Comme son nom l'indique, il a deux visages, qu'il n'arrive pas à réconcilier: juif par sa mère, Chinois par son père, il est contraint de surfer sur une identité introuvable. Pas facile d'être un Janus, tiraillé entre la Bible et le Tao! Pas facile non plus de supporter les harcèlements du copain Adam, un Black obsédé par la religion, qui a découvert Dieu grâce aux effets conjugués de la kabbale et de la marijuana. Par-dessus le marché, Alex-Li collectionne les emmerdements. Pire: à la suite d'un mauvais trip, il a bousillé sa vieille MG, et sa fiancée Esther a bien failli y rester. Ça le traumatise, d'autant que la belle – affublée d'un pacemaker – était déjà passablement abîmée… Dans sa piaule de la banlieue londonienne, Alex-Li ne cesse donc de broyer du noir. Il se trouve trop gros, trop moche, et ne sait plus qui il est. «Pas d'ambition, pas de foi, pas de communauté», il ne lui reste que sa déprime, sa chatte Grace et ses perpétuelles gueules de bois.

Avec cet «homme sans qualités», Zadie Smith brosse le portrait tragi-comique d'un antihéros égaré dans un siècle déboussolé. Mais Alex-Li parvient parfois à se consoler, Dieu merci. Car son job – chasseur d'autographes – lui permet de se redorer le blason quand il déniche une signature d'acteur, une lettre ou un gribouillis de star… Il les entasse dans sa musette et les revend aux brocanteurs pour gagner sa croûte. Cela lui donne l'illusion d'être un familier de la célébrité, un confident de la gloire, dans une époque qui pratique le fétichisme comme une nouvelle religion. Zadie Smith en profite pour débusquer les impostures de cette époque-là, qui a remplacé les dieux d'antan par les pâles idoles du show-biz. A ce piège, Alex-Li se laissera prendre à son tour: il s'est entiché d'une starlette hollywoodienne des années 1950, Kitty Alexander, dont les autographes sont si rares qu'ils valent de l'or. Chaque semaine, il lui envoie des missives enflammées, dans l'espoir de recevoir une réponse signée de sa main. Mais rien ne vient, et il finira par débarquer en Amérique, afin de la déloger de sa thébaïde…

L'Homme à l'autographe raconte cette pitoyable quête d'un Graal assez dérisoire. Au passage, la romancière s'amuse à épingler les pathologies et les tocades de sa génération, avec un humour parfaitement british. Aux drames, elle préfère les parodies grinçantes, les fables décapantes où, sous couvert de galéjade, elle aborde des questions fort sérieuses. Nous voilà donc doublement gâtés.

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