Carnet noir

Zaha Hadid: l’architecture perd sa star

L’architecte anglo-irakienne est morte brutalement hier à l’âge de 65 ans. Elle a été la première femme à remporter le Pritzker Prize en 2004

Elle était une star de l’architecture et ne l’ignorait pas. Née à Bagdad en 1950 mais naturalisée anglaise, Zaha Hadid est morte brutalement hier d’une crise cardiaque dans l’hôpital de Miami où elle avait été admise quelques jours plus tôt pour une bronchite. Une starchitecte donc, mais qui a mis du temps avant de s’imposer dans un métier éminemment masculin. Formée aux côtés de l’architecte néerlandais Rem Koolhass par le Suisse Bernard Tschumi elle se passionne pour les créations suprématistes soviétiques des années 20 et 30. Elle consacre même un livre à cette architecture aux diagonales qui coupent l’espace et lui donne une nouvelle dynamique.

Dans les années 80, elle projette beaucoup, mais construit peu. Son grand magasin qui devait s’élever sur la prestigieuse Kurfürstendamm de Berlin en 1986 ne dépassera pas le stade du papier. En 1982, elle remporte un premier prix avec « The Peak », un projet de club privé creusé dans la colline de Kowloon au-dessus de Hongkong. Lui non plus ne sera jamais réalisé. « C’était quelqu’un pour qui le dessin dans l’approche de l’architecture était très important, explique Bruno Marchand, directeur du Laboratoire de théorie et d’histoire de l'architecture à l’EPFL. Je me souviens avoir vu à la biennale d’architecture de 2012 ses dessins, des oeuvres incroyables de 3 mètres de haut. Mais elle avait beaucoup de peine à concrétiser les objets qu’elle dessinait.»

Si son architecture radicalement novatrice avec ses angles vifs et son style qualifié de « déconstructiviste » intéresse ses pairs, elle est parfois jugée trop difficile à mettre en œuvre. « Son architecture était assez compliquée, c’est vrai, confirme l’historien. Elle a souvent été critiqué sur des problèmes de fonctionnalité. Mais cette complexité était aussi ce qui faisait l’intérêt de son travail. »

 Sa toute première réalisation arrive relativement tard. A Weil-am-Rhein juste derrière la frontière allemande à quelques kilomètres de Bâle, l’entreprise suisse Vitra lui passe commande d’un bâtiment. Son propriétaire, Rolf Fehlbaum est un passionné de bâti contemporain. Pour son unité de fabrication, il imagine un parc dans lequel il collectionnerait les édifices des architectes les plus importants de son temps. Il possède déjà la première construction de l’Américain Frank Gehry hors des Etats-Unis et discute avec le Japonais Tadao Andao pour les plans d’un futur centre de formation. En 1993, il commande à Zaha Hadi la caserne des pompiers de son usine.

Elle livre une année plus tard un petit bâtiment sur deux étages tout à fait étonnant où aucun des murs en béton n’est droits. Outre l’abri pour les véhicules, le garage contient également un gymnase et un café. Mais les camions n’y entreront jamais. Les mauvaises langues prétendent que, mal calculée, la porte coulissante en fait ne coulisse pas. Chez Vitra on a toujours démenti. Reste que la caserne servira longtemps à Rolf Fehlbaum pour exposer les chaises de son musée.

Dans les années 2000, Zaha Hadid rencontre finalement le succès. Son architecture a évolué. Des lignes radicales et brisées, elle est passé à un modèle d’architecture plus organique. Ses formes soft générées par ordinateurs s’inspirent des volutes de fumée et des biomorphologies que l’architecte trouve dans la nature. « Elle a senti l’intérêt de l’époque pour cette nouvelle esthétique, mais sans pour autant sortir de la logique de ces réalisations précédentes », reprend Bruno Marchand.

En 2004, elle reçoit le Pritzker Prize, le Nobel des architectes. Elle est la première femme a être ainsi honorée depuis la création du prix en 1979. Zaha Hadid accumule les projets, emploi des centaines de personnes à travers ses multiples bureaux. Elle épate avec son MAXXI, le musée national des arts du XXIe siècle de Rome et son Pavillon-Pont qui enjambe l’Ebre à Saragosse. En 2006, le Guggenheim de New York consacre une rétrospective de son œuvre. Mais elle essuie aussi quelques revers. Son Al-Wakrah Stadium pour la coupe du monde de football de 2022 au Qatar est comparé à un vagin. L’architecte se défend, mais la polémique enfle. A la critique qui l’attaque sur les conditions de travail des ouvriers, Zaha Hadi répond que ce n’est pas son problème. La starchitecte qui passe déjà pour une princesse, prend désormais la figure de la matrone revêche.

 A Tokyo la construction de son stade pour les Jeux Olympiques de 2020 est tout simplement annulée. Le gouvernement prétexte un dépassement de budget. L’architecte accuse ses collègues japonais de lui avoir savonné la planche pour que le chantier soit confié à un architecte du cru. Au final, ce sont Kengo Kuma et Toyō Itō , les deux stars de l’Archipel qui reprennent le projet. A côté de ses activités d’architecte, Zaha Hadid s’était également lancée dans le design de meubles et de luminaires mais aussi dans l’aménagement de yacht de luxe. Personnalité entière, elle donnait parfois l’impression que d’un projet à l’autre, elle se répétait dans le fond beaucoup. «Oh vous savez, rétorque Bruno Marchand, chez Frank Gehry aussi les architectures se ressemblent un peu toutes.» 

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