Zakhar Prilepine: «La Russie est l’enfant de la littérature française, italienne et allemande»

Ses portraits d’une génération perdue, son humour, on fait de lui une des plumes les plus fortes de la scène littéraire russe. Même si ses engagements politiques brouillent les pistes. Rencontre à Genève avant sa participation au Salon du livre

D’abord ce secret, partagé un soir de mars dans une taverne genevoise. «Des milieux politiques très haut placés m’ont contacté. A leurs yeux, ce Salon du livre est important. Il fallait une voix pour défendre la Russie, une chaise vide était à prendre. Eux, ils savent que j’aime mon pays.» Eux, on ne saura pas de qui il s’agit précisément. Mais on devine que c’est remonté au sommet du Kremlin. Lui, c’est Zakhar Prilepine. On le présentait, il y a peu encore, comme un opposant à Poutine. Avec l’«affaire ukrainienne», la donne a changé. Face à l’Occident, l’opposition nationaliste s’est rangée derrière le président. Tout le monde est mobilisé pour sauver la patrie.

Crâne dur, visage tendre, Zakhar Prilepine est un auteur populaire en Russie et reconnu dans le monde francophone où la plupart de ses livres ont été traduits (lire ci-contre). «C’est le plus grand événement de la littérature russe actuelle, son langage me rappelle celui de Tolstoï», déclarait au Telegraph britannique, il y a trois ans, Tatyana Tolstaya, la petite-nièce de l’auteur de Guerre et Paix. Ecrivain prolifique, Zakhar Prilepine est aussi un acteur engagé de la scène politique, disciple d’Edouard Limonov, le fondateur du Parti national-bolchevique, dissous depuis, qui prônait une idéologie pan-russe et nostalgique de l’URSS.

Sang, terre et peuple

Zakhar Prilepine prend très au sérieux sa mission, celle d’expliquer les actes de la Russie qui est cette année l’hôte d’honneur du Salon du livre de Genève. A l’entendre, Moscou serait très reconnaissant envers la Suisse d’avoir maintenu cette invitation. D’autres pays, la Pologne «et des pays scandinaves», ont annulé ces derniers mois des échanges culturels. «C’est stupide, seuls les échanges culturels peuvent sauver la relation entre l’Europe et la Russie», dit l’écrivain désormais au service du pouvoir.

Né en 1975, Zakhar Prilepine est le chroniqueur d’une jeunesse désenchantée, tentée par la violence, de cette génération perdue, celle de la décennie post-soviétique, de l’ère Eltsine et de toutes ses désillusions. En bon Russe – «je ne connais pas de mauvais Russe», écrit-il – il a fait les deux guerres de Tchétchénie engagé comme policier dans les troupes paramilitaires. Il hait le libéralisme, Proust et ces auteurs russes exilés qui s’érigent en procureur. «Des écrivains d’exportation qui aiment à se présenter comme des Nabokov ou des Soljenitsyne alors que depuis 25 ans aucun d’entre eux n’a eu de problèmes pour ses activités littéraires.» Il vénère le sang, la terre et le destin partagé par son peuple qui forme un tout indissociable, comme il l’écrit dans Je viens de Russie, un recueil de chroniques.

Invité en Suisse il y a quelques semaines par le magazine La Suisse russe, Zakhar Prilepine souligne les paradoxes de la vie, de sa vie. «Je suis prêt à assumer», explique-t-il. Il fut un temps, il défilait contre le pouvoir aux côtés de Boris Nemtsov, personnalité politique récemment assassinée au cœur de Moscou. Andreï Navalny, autre figure de l’opposition régulièrement mise aux arrêts, a préfacé l’un de ses livres. A Nijni Novgorod, il travaille pour le bureau local de Novaïa Gazetta, le journal d’Anna Politkovskaïa, elle aussi éliminée par des tueurs. Lui-même a été arrêté à des dizaines de reprises pour avoir manifesté. Ne se sent-il pas concerné par les atteintes à la liberté d’expression? Nemtsov et Politkovskaïa «avaient très peu d’influence aux yeux de la population», rétorque l’écrivain. «Si demain, on m’assassine, cela ne veut pas dire que c’est Poutine», précise-t-il. «Et si j’avais commis en Europe les actes que j’ai commis en Russie, cela fait longtemps que je serais en prison», conclut-il. Dans le langage de Prilepine, l’Europe prône la tolérance, ce qui n’est pas la même chose que la liberté. «En Russie, la liberté c’est la défense de la famille et des traditions. Plus on est conservateur, plus on est libre.»

Dans Je viens de Russie, (La Différence, 2014) Zakhar Prilepine relate une rencontre d’écrivains avec Vladimir Poutine. A cette occasion, il avait interpellé le président de la Fédération de Russie «pour amnistier tous ceux qui se trouvent actuellement en prison pour raisons politiques».

– Vous pensez que je n’amnistie personne? a demandé le président. Il m’arrive de lire des dossiers de recours de grâce tard le soir et de les signer sans les lire jusqu’au bout.»

Désormais, le national-bolchevique, dont le parti s’est scindé puis a été absorbé dans la coalition Autre Russie, préfère taire ses désaccords avec Poutine. En a-t-il d’ailleurs encore? Zakhar Prilepine, qui est prêt à aller se battre dans le Donbass au besoin, souhaiterait une politique étrangère encore plus musclée. Mais quelle différence y a-t-il entre son patriotisme et celui du président? «Poutine est un politicien du centre qui mène une politique libérale comme en Hongrie, en Roumanie ou en Pologne. Je suis plus à gauche. Le modèle néolibéral ne fonctionne pas. Je crois qu’il a fini par le comprendre. La Russie n’entrera jamais dans les structures européennes puisque même la Roumanie, la Hongrie et la Grèce n’y parviennent pas.»

«On ne peut pas disparaître»

Prilepine et ses états d’âme. Il surjoue le Russe. Rude et sentimental. Ce Russe trop longtemps dénigré dans son propre pays, par ses propres élites, sans parler des étrangers. Ce Russe dont on a voulu nier les victoires passées, les héros sacrifiés, la grandeur éternelle, le génie propre. La Crimée, l’Ukraine sont les champs de bataille pour restaurer l’estime de soi, regagner le respect de l’autre.

Comme tout nationaliste exalté, il peine à cacher une blessure, une frustration, une humiliation comme le dit aujourd’hui le Kremlin. Que s’est-il passé? Il faut entendre l’écrivain: «La Russie est 48 fois plus grande que la France. Elle est plus grande que n’importe quel pays européen. J’admets que sa taille puisse faire peur. De plus, la Russie a l’une des armées les plus puissantes, une population solide, robuste, capable. Mais la Russie n’est pas coupable, ce n’est pas elle qu’il faut blâmer. C’est ridicule. Elle se sent victime. Durant vingt ans, la Russie a tout tenté pour plaire à l’Europe. Si cela n’a pas réussi, ce n’est pas de notre faute. Le seul moyen de vous plaire aurait été de disparaître. Mais on ne peut pas disparaître!»

Coupable de quoi? Victime de qui? Plaire à l’Europe? Mais pourquoi donc fallait-il plaire à l’Europe? Zakhar Prilepine soupire – est-ce un soupir ou se donne-t-il juste le temps de ciseler sa réponse? «Parce que nous sommes amoureux de l’Europe! Nous sommes frères de l’Europe! La Russie est l’enfant de la littérature française, italienne, allemande. La Russie veut être adoptée par l’Europe pour être membre de cette famille. Mais quand il n’y a pas d’amour entre nous, on a ce qu’on a…»