Décédé hier dans sa 93e année, Zao Wou-ki est l’exemple particulièrement abouti d’un artiste qui a su – processus qui dans son cas semble s’être fait tout naturellement – conjuguer deux cultures, sa culture chinoise d’origine et la modernité occidentale. D’autres peintres, comme Georges Mathieu, dans la même mouvance de l’abstraction lyrique, ont cherché et trouvé leur inspiration «ailleurs»: Mathieu comme Fabienne Verdier plus récemment ont emprunté leur gestuelle à la calligraphie extrême-orientale. Chez Zao Wou-ki toutefois, qui restera comme l’un des tout grands peintres contemporains, à l’instar de son ami Pierre Soulages, la tradition picturale chinoise s’est, comme nous l’avons vu, tout naturellement décantée et métamorphosée, jusqu’à devenir cette manière inédite et unique, à la fois informelle et fondée sur la couleur, la belle couleur: des bleus profonds et veloutés, des lueurs qui contaminent l’entier de la toile.

Né en 1921 à Pékin dans une famille de lettrés, Zao Wou-ki étudie dès l’enfance la calligraphie et aborde en parallèle, à l’école des beaux-arts de Hangzhou et chez lui, en privé, l’encre et la couleur à l’huile, la perspective occidentale et la manière orientale d’organiser sa composition autour d’un vide central et constitutif. Insatisfait des possibilités que lui offre son pays en matière de recherche picturale, le jeune homme gagne la France, où il arrive en 1948 en compagnie de la femme qu’il a épousée dès la fin de l’adolescence.

A Paris, où il s’installe, il trouve d’emblée son assise, une assurance que de nombreuses amitiés viennent conforter. Des amis? Alberto Giacometti, Nicolas de Staël, Hans Hartung, puis Maria Elena Vieira da Silva, et Soulages… Zao Wou-ki le reconnaissait volontiers, la découverte des tableaux de Matisse, Klee et Picasso a été déterminante. Picasso, Klee, soit d’une part un souci de construction, même (ou surtout) dans la déconstruction, une fluidité généralisée, et d’autre part cette aura de poésie qui caractérise son travail.

A partir du début des années 1950, le peintre renonce totalement à la figuration pour créer des espaces contemplatifs, mi-organiques, mi-cosmiques, habités de teintes harmonieuses. Ou plutôt habités de vapeurs de couleurs, de portions de ciels, de lueurs féeriques. Il faut noter que parmi les références de l’artiste figurent en bonne place l’impressionnisme et sans doute, au-delà, les brumes de William Turner. Dans l’œuvre lyrique de Zao Wou-ki, les éclats de lumière sont plus nombreux que les ombres, celles-ci semblent même se dissoudre sous les assauts répétés du pinceau, ne pas résister à un art très intelligent qui consiste à multiplier les traits, à les répartir selon une subtile hiérarchie.

Zao Wou-ki, naturalisé français et dont la troisième femme est Française, a entretenu de bons rapports avec la Suisse, où il a souvent été invité à exposer. Et c’est en Suisse qu’il aura passé la fin de sa longue et riche existence. Outre des séjours réguliers aux Etats-Unis, il était retourné à plusieurs reprises en Chine, avec des sentiments partagés. La consécration est venue, avec son cortège d’expositions prestigieuses et de distinctions. Mais ce qui demeure, c’est l’œuvre, visionnaire, mais aussi soucieuse de rendre compte de la multiplicité des manifestations du réel, de la plus grande envergure jusqu’aux moindres brisures. Cette œuvre est constituée de grandes compositions à l’huile, ainsi que de gravures, d’encres d’aquarelles et de dessins.

Des bleus profonds et veloutés, des lueurs qui contaminent l’entier de la toile

Un art très intelligent qui consiste à multiplier les traits, à les répartir selon une subtile hiérarchie