Géopolitique

Zbigniew Brzezinski, cerveau de la puissance américaine

L’ancien conseiller du président Jimmy Carter influence depuis un demi-siècle la politique étrangère des Etats-Unis. Un exercice délicat: partisan d’une aide à la résistance antisoviétique en Afghanistan, il a contribué involontairement à la création de l’internationale djihadiste

Qu’en pense Brzezinski? Cela fait maintenant un demi-siècle que les plus hauts responsables des Etats-Unis se posent la question lorsqu’ils sont confrontés à une crise internationale.

Aujourd’hui comme dans les années 1960, l’ancien conseiller à la Sécurité nationale du président démocrate Jimmy Carter représente une référence majeure à Washington dans le domaine de la géostratégie. Au point que Moscou l’accuse actuellement d’inspirer l’expansionnisme américain dans l’ancien espace soviétique, en Ukraine notamment.

Directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Ministère français des affaires étrangères, Justin Vaïsse consacre un ouvrage brillant à l’homme et à sa méthode, Zbigniew Brzezinski, Stratège de l’empire.

Guerre froide

Zbigniew Brzezinski a commencé sa carrière en précurseur. Ce catholique d’origine polonaise a été l’un des premiers universitaires spécialisés en politique internationale à peser sur les affaires étrangères américaines, un domaine réservé jusqu’alors aux banquiers, aux avocats et aux hommes d’affaires de l’élite traditionnelle wasp (blanche anglo-saxonne protestante). Son double affranchissement, culturel et social, s’explique par le contexte très particulier du début de la guerre froide. Une époque où les autorités américaines se sont retrouvées avec des responsabilités planétaires, face à des ennemis qu’elles connaissaient mal, et ont souhaité mobiliser les milieux académiques pour combler leur ignorance.

En septembre 1938, un garçon de 10 ans nommé Zbigniew Brzezinski arrive en paquebot à New York avec sa famille depuis la Pologne. Il ne fuit pas les persécutions ni la misère: son père est nommé consul à Montréal…

L’ombre de Kissinger

Parmi les nombreux stratèges issus de cette «université de la guerre froide», Zbigniew Brzezinski s’est distingué par une extraordinaire capacité à s’appuyer sur ses compétences académiques pour prospérer dans d’autres champs du pouvoir, soit sur les scènes médiatique, sociale et politique. Il a eu en ce sens un illustre devancier, son aîné de cinq ans Henri Kissinger, étranger comme lui à l’élite wasp puisque juif d’origine allemande et secrétaire d’Etat des présidents républicains Richard Nixon et Gerald Ford. Les deux hommes se sont vite repérés dans la foule des experts et entretiennent depuis des relations cordiales malgré des attaches partisanes différentes et des visions divergentes de la marche du monde: le plus âgé se montre sensible à l’immuabilité des relations internationales, quand le plus jeune s’avère fasciné par le changement.

Perestroïka

Ce sens du mouvement a conduit Zbigniew Brzezinski à émettre des prévisions audacieuses, qui se sont fréquemment confirmées. Le géostratège a par exemple souligné très tôt la fragilité du système communiste en raison de sa dépendance à une idéologie vulnérable aux échecs économiques et sociaux. En 1970, il a été l’un des rares observateurs à croire en la possibilité d’une ouverture pluraliste, qui est advenue effectivement la décennie suivante avec la Perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. Il a été jusqu’à écrire à cette époque que la probabilité d’un tel scénario allait s’accroître dans les années 1980, lorsque les premiers leaders déstalinisés atteindraient les 45 ans et seraient bloqués dans leur ascension par leurs aînés.

Engagement pacifique

Fort de ces convictions, Zbigniew Brzezinski a prôné dès le début des années 1960 une politique d’«engagement pacifique» en Europe de l’Est. Selon lui, le communisme étant incapable de répondre aux aspirations des populations dans les domaines économiques et sociaux, l’Amérique avait une bonne chance de remporter sur lui la bataille idéologique. Pour ce faire, elle ne devait pas se contenter d’endiguer son ennemi, en défendant le statu quo comme elle le faisait depuis le début de la guerre froide. Elle devait multiplier les ponts avec les pays satellites de Moscou afin de les transformer graduellement et de les éloigner en douceur de l’orbite soviétique.

Offensive

Ironie du sort. Cette stratégie de la «détente» est bien devenue la politique officielle des Etats-Unis. Mais elle a été appliquée par Henri Kissinger sous les présidences Nixon et Ford au début des années 1970. Lorsque Zbigniew Brzezinski est arrivé comme conseiller à la Maison Blanche, la situation internationale ne s’y prêtait plus. L’Union soviétique avait abandonné la politique du statu quo pour repartir à l’offensive. Après avoir avancé ses pions au Vietnam et en Angola, elle s’est mise à progresser dans la Corne de l’Afrique, où elle a remplacé les Etats-Unis comme allié du régime éthiopien, en Amérique centrale, où elle a soutenu la révolution sandiniste au Nicaragua, et en Asie centrale, où elle a envahi l’Afghanistan.

L’islam contre l’URSS

Toujours aussi souple, Zbigniew Brzezinski a été parmi les premiers à abandonner sa stratégie et à recommander la confrontation. Mais il a dû attendre l’affaire afghane pour imposer ses vues et convaincre le président Carter de soutenir les mouvements de résistance locaux. Et ce dans le double but de porter des coups à l’armée rouge et de mobiliser le monde musulman contre l’Union soviétique.

Trop de morale

C’est cette capacité exceptionnelle à s’adapter aux circonstances qui a caractérisé Zbigniew Brzezinski aux affaires comme dans son parcours académique et qui lui a valu le respect des républicains autant que des démocrates. C’est elle aussi qui l’a conduit à critiquer vivement au début des années 2000 le fameux «axe du mal» du président George W. Bush. A ses yeux, une approche aussi manichéenne représentait exactement ce qu’il ne fallait pas faire: substituer la morale aux véritables enjeux, forcément politiques.

Al-Qaida

Le drame de Zbigniew Brzezinski est d’avoir souvent eu raison sur le moment mais de n’avoir pas pu toujours contrôler les effets à long terme de ses prises de position. La mobilisation du monde musulman contre Moscou était sans doute habile dans les années 1980. Mais elle a débouché la décennie suivante sur la constitution d’une redoutable internationale djihadiste, dont les représentants actuels, d’Al-Qaida à l’Etat islamique, font trembler l’empire américain.

Encerclement

La volonté de profiter de l’effondrement de l’Union soviétique pour étendre la zone d’influence des Etats-Unis en direction de l’Europe de l’Est se voulait également un coup de maître. Mais, comme le suggère Justin Vaïsse, elle a contribué au sentiment d’encerclement et aux crispations nationalistes de la Russie actuelle. En politique internationale, la partie n’est jamais jouée et finit par dévorer ses meilleurs stratèges.


Justin Vaisse, Zbigniew Brzezinski, Stratège de l’empire, Odile Jacob, 422 p.

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