Mais d'où vient Titeuf? Il a bien un papa et une maman, c'est attesté par ses albums. Mais plus loin? Quelle est sa famille, son patrimoine génétique, ses origines? De qui tient-il sa bouche omniprésente et son menton inexistant? A ces angoissantes questions, Zep a choisi de répondre en dévoilant son arbre généalogique à l'occasion du Festival international de la bande dessinée qui s'ouvre jeudi à Angoulême, pour quatre jours d'orgies de bulles sous sa présidence. Et, rédacteur en chef du Samedi culturel de ce jour (voir p. II), il a choisi de porter l'accent sur cette exploration, qui recoupe toute l'histoire de la bande dessinée, en hommage aux grands ancêtres, «oncles, tantes, lointains cousins et grands frères» de son gamin à la mèche rebelle.

Traditionnellement, le lauréat du grand prix d'Angoulême est l'objet l'année suivante d'une grande exposition rétrospective. Celle-ci se prolongeant jusqu'au 31 août au Musée de la bande dessinée, et ses futurs visiteurs n'étant pas tous des familiers du 9e art, Zep a décidé de consacrer une partie de cette exposition aux personnages marquants d'un siècle de bande dessinée. Son Panthéon personnel en quelque sorte, qui peut faire office de guide de lecture pour le néophyte déboussolé par la pléthore d'albums actuelle. Car Zep n'est pas seulement un graphiste et un conteur d'histoires exceptionnel, il est aussi un bédéphile au jugement affûté. Il a (difficilement) sélectionné vingt-quatre héros de papier, qu'il a dessinés à sa façon.

Tous ces personnages, écrit Zep dans l'introduction à cette exposition, «de manière parfois évidente, parfois détournée, ont influencé mon dessin. Ils m'ont emmené dans des territoires que je ne connaissais pas et ils ont changé ma vie.»

Zep, qui est né il y a 37 ans à Genève, a toujours été «un bédévore» et, avant de savoir lire, il dévorait les cases des albums de Lucky Luke, passant des heures à essayer d'en recopier les couvertures. Vers 4-5 ans, il dessinait aussi beaucoup le personnage de Popeye le marin, créé en 1929 par l'Américain Elzie Crisler Segar et parfois connu sous le nom de Matthurin en France. Indubitablement, le menton en galoche de Popeye a laissé des traces dans la physionomie de Titeuf. «Je l'adorais, se souvient Zep, car il avait quelque chose d'exceptionnel dans sa morphologie, et sa manière de plisser le visage: pour un enfant, il représentait une géographie fascinante, permettant de le dessiner sans savoir dessiner. C'est de lui que vient mon envie de dessiner mes personnages comme des gimmicks, avec leurs caractéristiques récurrentes et reconnaissables.»

Lucky Luke, le cow-boy solitaire de Morris, a toutefois été la star absolue de son enfance, obsessionnelle, omniprésente, dessiné à des milliers d'exemplaires, partout. Jusque dans sa purée de pommes de terre, écrit-il dans Mes héros de la bande dessinée (Ed. Raspoutine 2001). Ce qu'il en retient aujourd'hui, notamment, c'est l'utilisation révolutionnaire de la couleur par Morris. «Il n'hésitait pas à poser des fonds de couleurs surréalistes, à dessiner des Dalton verts ou des Lucky Luke rouges, et ça me paraissait tout à fait normal! Il avait la volonté d'exprimer des sensations et des sentiments par les couleurs sans chercher à faire joli. A l'époque, cette forme expressionniste était vraiment audacieuse.» Les couleurs jouent aussi un grand rôle dans le personnage d'Arzach, de Moebius, qu'il découvrira aux arts décoratifs: «J'ai mis deux ans à saisir les raisons de ces mises en couleurs hallucinées, mais logiques, et la façon de Moebius de raconter autre chose en changeant simplement de couleurs.» Les couleurs des albums de Titeuf témoignent de ces influences et de cette réflexion.

Donald Duck sera le premier «looser» que Zep découvre dans cet univers peuplé de héros. Il fait connaissance du canard de Walt Disney, et surtout celui campé par son meilleur dessinateur, Carl Barks, dans un gros recueil Hachette, et dans Picsou Magazine. «Bien plus que Mickey, Donald exprimait des sentiments proches de nous, la peur, l'inquiétude, la jalousie, la colère, se souvient Zep. Et sous le crayon de Barks, il devenait très humain, vivant, avec une riche palette d'expressions. Les histoires de Barks étaient parfois inquiétantes, à la limite de l'underground, et la cohabitation de ces personnages animaliers avec des humains, notamment des femmes très réalistes, étonnante.»

Parmi les vedettes de la petite enfance, Rahan, l'homme des cavernes d'André Chéret, s'impose par son physique et sa personnalité anachronique: «Cet Adonis blond chez les Neandertal, avec des muscles partout, c'est génial quand on apprend à dessiner!» Nettement plus contemporain dans son esthétique des sixties, mais déjà un peu rétro quand Zep le lit, le Spirou d'André Franquin écrase à l'époque toute la bande dessinée belge par le brio graphique et malgré la modestie maladive de cet auteur génial. C'est le dessin de Franquin qui pousse Zep à tenter d'entrer au journal Spirou, où il sera engagé à l'âge de 18 ans. En revanche Tintin, le grand rival de Spirou, n'est pas, mais alors pas du tout sa tasse de thé: «Physiquement, je le trouvais peu agréable, et ses comparses ne m'amusaient pas trop. Il faut dire que je l'ai découvert sur son déclin, à l'époque de Tintin et les Picaros, qui n'était vraiment pas palpitant…»

Achille Talon, de Michel Greg, le faisait beaucoup plus rire, avec ses bulles de textes surabondants et ses gags visuels audacieux: «C'était une revanche à une époque où la bande dessinée étant considérée comme abêtissante: le vocabulaire de Talon était tellement plus riche que celui de la «saine» littérature qu'il faisait office de caution auprès de la famille et des profs, et qu'il m'a permis d'obtenir de bons résultats scolaires!» Germain aussi, de Frédéric Jannin, le touche à cette époque de pré-adolescence, malgré un dessin pas très original, parce qu'il parle de la vie des adolescents et de leur mal-être: «Il était un auteur transgressif, dans le vocabulaire et les sujets abordés.»

Marcel Gotlib, qui a dynamité la bande dessinée dans les années 60, a aussi secoué Zep un peu plus tard, et a peut-être même assuré sans le savoir l'existence future de Titeuf: «Je l'ai abordé par son chien Gai-Luron, quand j'avais 8-10 ans, qui m'a amené ensuite à la Rubrique-à-brac et à tout le reste, que j'achetais parce que c'était interdit. C'était l'époque où j'achetais ma première guitare, et j'avais l'impression que la BD, c'était bon pour les bébés et les pépés. Je me tournais vers le rock, en pensant que dessinateur, ça ne pouvait pas être une vie. Gotlib a été une révélation, m'a montré que ce n'était pas ringard de faire de la bande dessinée. Il m'a fait mourir de rire et, le premier, il m'a parlé de littérature, de cinéma, de musique avec un ton qui nous correspondait.» C'est aussi à travers Gotlib qu'il découvre Mandryka, son Concombre masqué et ses manipulations de la langue française (voir p. III).

D'autres personnages encore font irruption dans l'imaginaire de Zep. Le Spirit de Will Eisner, mort à la veille du festival, «à l'enthousiasme et au renouvellement constants», Akira, de Katsuhiro Otomo, qui lui fait découvrir l'existence d'une bande dessinée japonaise, Fritz The Cat de Robert Crumb, «ce fou qui connaît la rédemption par le dessin», Lapinot, de Lewis Trondheim, «le dessinateur le plus intéressant de notre génération». Et Archibald Razmott. Un personnage qu'il avait complètement perdu de vue

depuis que sa mère avait jeté sa collection du Journal de Mickey, et dont il a pu retrouver l'auteur, le Britannique Leo Baxendale, grâce à Trondheim: «Il doit avoir 75 ans et il vend ses bouquins par Internet. J'adore le fourmillement de détails dans ses dessins, c'est à ça qu'on reconnaît les gens, comme Franquin aussi, qui aiment vraiment dessiner.»