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Dans ses écrits et ses conférences, Gilles Clément ne cesse de rappeler que l’homme a fait une apparition récente sur terre, que la nature se débrouille très bien sans lui.
© Lea Crespi

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Zéphirine, la bestiole qui défie le règne des OGM

Dans une dystopie burlesque, le paysagiste Gilles Clément dénonce le projet de la maîtrise de la nature par les banques, les assurances et les laboratoires

Ça se passe dans un avenir pas très lointain, mais assez pour que la guerre de Syrie paraisse «antique». Les événements du Ramadan furieux et la Guerre des Nuages qui lui a succédé ont fait quelque 3 milliards de victimes. Presque tous les milieux naturels et les espèces animales ont disparu. La nature, les humains peuvent la découvrir en parcourant les sentiers pédagogiques des Centres de Loisirs Alternatifs de Nature (CLAN) ou des Réserves animalières protégées (RAP), mais certains milieux sont réservés aux laboratoires de recherche sur l’écosymbiose planétaire.

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Zéphirine, le plus petit mammifère du monde, une crocidure étrusque, habite l’un d’eux. Elle est «un emblème de survivance animale, un précieux indicateur des équilibres vitaux sur la planète». Or, en dépit de sa puce, Zéphirine a disparu. Branle-bas au B.A.L. (banques-assurances-laboratoires), le consortium qui contrôle la planète depuis la fin de la Guerre des Nuages et s’ingénie à remplacer toutes les espèces animales et végétales par des OGM dociles.

Carte blanche à la nature

Gilles Clément, l’auteur de cette dystopie burlesque, est «botaniste, ingénieur horticole paysagiste et écrivain», enseignant aussi. Il a publié des dizaines d’ouvrages savants et poétiques qui célèbrent le jardin planétaire, en mouvement, les plantes vagabondes et le tiers paysage. Il a créé de très nombreux jardins et parcours végétaux – au musée du quai Branly à Paris, au Domaine du Rayol, à Tripoli, en Sardaigne… Les Lausannois lui doivent la végétation des talus du métro, et en 2019, la ville accueillera une exposition sur son œuvre.

Dans ses écrits et ses conférences, Gilles Clément ne cesse de rappeler que l’homme a fait une apparition récente sur terre, que la nature se débrouille très bien sans et malgré lui, et que le mieux est de la laisser faire le plus possible et de renoncer au contrôle absolu. Dans Le grand B.A.L., ce jardinier se laisse aller à une pochade écologique et politique pour mieux exprimer sa colère et son inquiétude.

Qui peut sérieusement prévoir un tremblement de la terre, une disparition de musaraigne, un fâchement de la mer?

Les pluies toxiques de la Guerre des Nuages ont permis de résoudre pour un temps les problèmes de surpopulation, à la grande satisfaction du Ministère de la Sélection Darwinienne. Sous couvert de régimes démocratiques, les politiciens n’ont qu’à prendre acte des décisions du grand B.A.L. qui mène la danse économique dans le monde. Un peu comme aujourd’hui.

La fée écolo et le Dr. Placébeau

Quand tsunamail lance l’alerte de la disparition de Zéphirine, la rédaction du Journal du lundi (JDL) et de Chaumière et Pâturage entre en transe. Etonnante nouvelle, il y a encore des journaux sur papier, mais Dyeu, le rédacteur en chef, a dû réduire ses ambitions: «Notre métier consiste à rendre compte sans porter de jugement mais en portant un regard: nous sommes des interprètes.»

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Sur les traces de la musaraigne, Dyeu envoie en «mission» une équipe pour le moins bancale – Gaby Privédel, rebelle en chaise roulante, et Llibida Pinto, artiste conceptuelle polyvalente. Parmi les héros, figurent aussi Djizeuss, dit Didji, fils adoptif de Dyeu, néopunk qui s’exprime dans un sabir anglo-djeune assez improbable, et Devill-Cross, star défroquée du football, Géolie, la fée de l’écologie, et le Dr. Placébeau. Tous des personnages que l’on trouve en annexe, dessinés par l’auteur.

Lexique savoureux

Dans cette annexe, Gilles Clément a aussi mis un réjouissant répertoire des acronymes, un registre où sa verve étincelle: signalons, entre autres, l’ENAR, Ecole normale d’assujettissement rigoureux; MAP, Ministère de l’accélération du processus; MESS, Ministère de l’épanouissement sincère et subjectif, etc. Sans oublier le CPAA, Contrat précaire abusif autorisé ni le PPP, Parti péri-planétaire, association politique des femmes en colère et en grève, dont Géolie est une des meneuses.

L’auteur ajoute quelques néologismes: la véritude, «asservissement à la vérité déclarée»; le moinge, «renfrognement pathologique soutenu. Silence obstiné»; le glouba, «texte journalistique pré-écrit (de l’ancien télé-langage associé gloubi et boulga)»; le spachepo, «citoyen sans papiers, sans chéquier, sans portable». Djizeuss en est un fervent.

Mortels froussards

Les ayant dotés d’instruments langagiers et conceptuels, Gilles Clément lance ses personnages sur les traces évanescentes de la minuscule Zéphirine – entre deux et trois centimètres sans la queue, un à deux grammes. Le consortium Adidou-Koréa emploie ses chercheurs à créer une «biodiversité parallèle, capable d’absorber les modifications environnementales sans subir les chocs létaux». On intervient sur tout le vivant, on déraie les zèbres. Depuis la Guerre des Nuages, la mer est toujours fâchée. Le cœur des mortels, lui, n’a pas changé: les gens continuent à craindre leur liberté et se soumettent aux diktats du B.A.L.

En dépit d’un happy end de comédie musicale, la victoire du consortium semble acquise, mais on peut aussi déceler entre les lignes un appel à la résistance et au changement de paradigme. Gilles Clément s’amuse beaucoup en menant son B.A.L., et les lecteurs avec lui, mais moins longtemps; sa dystopie tire un peu en longueur et on finit par perdre de vue le message sous-jacent: cessons de croire que nous maîtrisons la nature alors que nous n’en sommes qu’un tout petit élément, encore que très nuisible.


Gilles Clément, «Le grand B.A.L.», Actes Sud, 368 p.

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