Un Zermatt Festival virtuel? Directeur depuis cinq ans du rendez-vous musical valaisan, Patrick Peikert n’a jamais envisagé cette option. Ancien administrateur de l’Orchestre de chambre de Lausanne (OCL), également directeur du label Claves, il avoue que, malgré la période d’incertitude provoquée par la situation sanitaire, il n’a jamais paniqué. «Même si c’est parfois difficile, je dois avouer que j’ai toujours aimé les situations de dernière minute, quand un soliste annule par exemple sa venue quelques jours avant un concert. A l’OCL, ça arrivait deux ou trois fois par saison. J’ai même pensé un temps me mettre à disposition des gens pour ces situations d’urgence.»

Le Vaudois voit dans la crise que traversent les milieux culturels une invitation à se réinventer. «Peut-être qu’on avait un peu trop tendance à tout planifier à l’avance, avance-t-il. L’année dernière, j’avais imaginé mettre en place une série de concerts dont on annoncerait le contenu trois semaines auparavant, afin de créer quelque chose d’un peu plus amusant que de savoir que, dans deux ans, on va aller écouter le 3e Concerto de Mozart joué par tel et tel.» Après avoir hésité à maintenir son festival, Patrick Peikert a finalement décidé, suite aux annonces du Conseil fédéral du mois de juin, de maintenir la 16e édition du Zermatt Music Festival & Academy.

Volet cinématographique

«Comme nous ne sommes pas énormes, c’était relativement facile de réduire un peu nos propositions tout en gardant l’aspect pédagogique du festival, explique-t-il. Si les musiciens n’ont pas joué depuis le mois de mars, on a aussi pensé aux techniciens, aux accordeurs, aux imprimeurs, aux graphistes, aux restaurants et aux hôtels, qui sont tous tellement heureux qu’on fasse quelque chose. On reçoit de l’argent de deux grandes fondations, et je préfère l’idée d’injecter un demi-million dans l’économie plutôt de le laisser dans un coffre.»

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En marge de sa programmation musicale, dominée cette année par la venue du pianiste Steven Osborne, du violoniste Noah Bendix-Balgley ou encore du hautboïste Heinz Holliger, le Zermatt Festival propose un volet cinématographique. Ce jeudi, en ouverture de la manifestation, sera projeté The Last Mountain, qui vient de valoir au Polonais Dariusz Załuski le Grand Prix du Festival international du film alpin des Diablerets. Puis, comme chaque année, c’est un classique du cinéma de montagne, réalisé en 1920 par Arnold Fanck et sorti l’année suivante, qui sera montré à plusieurs reprises au Musée du Cervin.

Sujets majestueux

A l’assaut de la montagne est une œuvre d’une modernité assez sidérante. On y suit l’ascension par les skieurs Hannes Schneider et Ilse Rohdedu, depuis la cabane du Mont-Rose, d’un sommet voisin du Cervin culminant à un peu plus de 4500 mètres: le Lyskamm. Arnold Fanck a financé cette expédition – seul un caméraman accompagnait le trio – et le film avec l’argent reçu pour son premier long métrage. «L’ascension n’est en soi pas difficile, mais assez dangereuse en raison de corniches souvent énormes. Elles nous offrirent des sujets majestueux pour démontrer la technique de l’alpinisme sur glace. Nous arrivâmes au sommet tard dans l’après-midi. Et pour la première fois de l’histoire du cinéma, une caméra se trouvait à 4500 mètres d’altitude», dira Fanck plus tard. La descente se fera de nuit, ce qui était extrêmement dangereux, souligne Patrick Peikert, dont l’arrière-grand-père, un menuisier devenu guide de montagne, est le fondateur de la fameuse cabane des Dix.

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Le directeur du Zermatt Festival a découvert ce film via sa musique, composée sur les images, afin d’en surligner la dramaturgie, par le compositeur et chef d’orchestre Paul Hindemith. «Je suis tombé dessus au milieu des années 1990, à une époque où j’achetais beaucoup de disques. J’avais trouvé une série de RCA célébrant 100 ans de musiques de film. Et là, je découvre Im Sturm und Eis, de Paul Hindemith, cette grande figure du XXe siècle, très moderne même s’il n’est jamais tombé dans le dodécaphonisme. Il arrivait que la police intervienne à la première de ses opéras, notamment lorsqu’il fit crucifier des nonnes…»

Respect pour la montagne

Le Lausannois a dans un second temps visionné le film de Fanck pour lequel Im Sturm und Eis avait été écrit. Durant ses années à l’OCL, il organisera un ciné-concert, mais devra se contenter de projeter une copie russe malheureusement tronquée – A l’assaut de la montagne sera par la suite restauré. «Lors de la première du film à Berlin, l’orchestre avait refusé de jouer la musique en direct parce que la partition était jugée trop difficile», note Patrick Peikert, qui rêve de célébrer l’an prochain le 100e anniversaire de la sortie du long métrage avec un grand orchestre, et en présence du petit-fils de Fanck. Une année, il avait montré le documentaire à la cabane du Mont-Rose devant une assistance de guides et d’alpinistes à la fois émus et admiratifs. Dans ses rêves les plus fous, il imagine carrément de faire des parois du Cervin un écran géant.

Outre ses qualités techniques, A l’assaut de la montagne est intéressant par la manière dont il dépeint deux héros – dont une figure de femme forte rare pour l’époque – respectueux de la montagne. «A partir des années 1930-1940, la tendance s’inversera et on insistera sur l’idée de l’homme dominant la montagne.» Après une première collaboration avec Leni Riefenstahl sur La Montagne sacrée (1926), Fanck sera par la suite absorbé malgré lui par le IIIe Reich et réalisera des films de propagande.


Zermatt Music Festival & Academy, du 10 au 19 septembre. Projections du film «A l’assaut de la montagne», réalisé par Arnold Fanck en 1921, les 12, 13 et 19 septembre au Musée du Cervin.