Zeruya Shalev dans le feu

des chagrins de famille

La romancière israélienne a obtenu le Prix Femina étranger pour «Ce qui reste de nos vies», une découpe de l’amour entre parents et enfants, jusqu’au soir des vies

Genre: ROMAN
Qui ? Zeruya Shalev
Titre: Ce qui reste de nos vies
Chez qui ? Trad. de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Chez qui ? Gallimard, 418 p.

A l’ombre de l’incontournable triumvirat des lettres israéliennes – Amos Oz, David Grossman et Avraham Yehoshua –, les romancières de la nouvelle garde ont désormais trouvé leur place et elles ont su prendre la relève en chamboulant sans complexes les paysages de leurs aînés. Leurs points communs? Le goût de l’éphémère. Le désir de se frotter aux réalités quotidiennes. La volonté de se libérer des fardeaux de l’Histoire pour explorer des univers plus secrets – ceux de l’intimité. C’est le cas de Zeruya Shalev, née en 1959 dans un kibboutz de Galilée. «C’est là, raconte-t-elle, que vivaient mon père et ma mère, mais je n’y ai pas grandi car mes parents se sont vite aperçus qu’il s’agissait d’un système éducatif trop contraignant. Nous avons donc quitté ce kibboutz pour nous installer sur un campus près de Tel-Aviv, où mon père était enseignant.» Après la guerre des Six-Jours, la famille se fixe à Jérusalem où Zeruya Shalev fait des études de théologie avant de travailler dans l’édition et de se convertir à la littérature. Normal: chez les Shalev – père, oncle, cousin –, on est presque tous romanciers ou poètes. «On a ça dans les gènes, poursuit-elle. A l’âge de 6 ans, j’écrivais déjà, et mes parents me lisaient Kafka, Gogol, et bien sûr la Bible.»

Blessée en janvier 2004 lors d’un attentat à Jérusalem – clouée au lit pendant longtemps, elle se demanda alors si elle pourrait retrouver la force d’écrire –, Zeruya Shalev en est aujourd’hui à son troisième mariage. On ne s’étonne donc pas qu’elle en sache long sur l’inépuisable question de la vie conjugale et sur les drames intimes dont elle est parfois le théâtre. «Je suis particulièrement attirée par les situations de crise», dit celle qui ne cesse de mettre en scène des couples en péril et des amours en perdition, avec une prose tranchante dont la lame se faufile entre détails triviaux et remarques assassines. Ce jeu de massacre culmine dans la très incorrecte Vie amoureuse , où le sexe sert d’alibi au mal de vivre: en Israël, ce brûlot a fait scandale parce que Zeruya Shalev osait y décrire une liaison libertine, incendiaire et dévastatrice, entre une jeune universitaire et un vieillard fétichiste au regard de prédateur. Exploratrice des passions charnelles et du chaos spirituel qu’elles engendrent, Zeruya Shalev a ensuite signé un autre roman tout aussi désabusé, Mari et femme, où elle dépeint la pathétique décomposition d’une cellule familiale. Et l’on ne changeait pas de décor avec Thèra , remarquable autopsie du divorce – mélange explosif de liberté et de culpabilité.

Quand s’ouvre Ce qui reste de nos vies, le dernier roman de Zeruya Shalev, nous sommes de nouveau confinés dans un de ces huis clos familiaux où se débattent la plupart de ses personnages. Recluse dans une chambre d’hôpital, à Jérusalem, la vieille Hemda Horowitch sait qu’elle va mourir et elle ressasse ses souvenirs en regrettant d’avoir mal vécu. Parce qu’elle a grandi dans un kibboutz terriblement étouffant, en haute Galilée. Parce qu’elle n’a fait qu’obéir, à l’ombre d’un père bien trop exigeant. Parce qu’elle s’est mariée sans y croire, presque machinalement. Et parce qu’elle n’a pas su éduquer ses deux enfants, mal mariés eux aussi, comme si elle leur avait transmis ses propres échecs pour seul héritage. Pourra-t-elle rattraper ses erreurs? Non, bien sûr, mais elle espère au moins se faire pardonner.

Si Hemda a échoué avec son fils Avner, c’est pour l’avoir trop – et mal – aimé, d’un amour excessif, une camisole asphyxiante dont il s’est débarrassé en épousant à la va-vite une femme qui n’était sans doute pas faite pour lui. Seule consolation, son métier d’avocat, qui lui permet de défendre les sans-grade de la société israélienne. Zeruya Shalev brosse un beau portrait de cet idéaliste à la fois maladroit et névrosé qui, au chevet de sa mère, sera bouleversé par ce qui se passe dans le box voisin: un homme est lui aussi en train de mourir et une inconnue lui serre tendrement la main, comme pour l’empêcher de s’éteindre, preuve d’un amour infini – celui même qu’Avner rêve de pouvoir enfin partager, à son tour…

Quant à sa sœur Dina, une enseignante de 45 ans, elle a grandi auprès d’une Hemda trop distante, incapable de résoudre ses propres problèmes, qui ne lui a guère donné d’affection, contrairement à Avner. Et c’est parce qu’elle s’est sentie si indésirable qu’elle a tout reporté sur sa fille de 16 ans, Nitzane, couvée comme un bébé. Une nouvelle erreur. Un amour bien trop possessif, tyrannique, destructeur. C’est une Dina désemparée que Zeruya Shalev met en scène, une femme qui rêve désormais d’adopter un enfant pour retrouver un semblant d’harmonie. Au risque de faire éclater un foyer déjà fragile.

Une mère passablement toxique aux prises avec la mort, un frère et une sœur égarés dans d’inextricables impasses affectives, ce sont des combats perdus qu’orchestre l’auteure de Thèra. Comme dans ses précédents romans, elle évoque la difficulté de vivre ensemble au sein des familles, tout en décrivant le poids des atavismes, les pièges de l’hérédité, la manière dont les parents transmettent à leurs enfants leurs propres blessures, inconsciemment, irrémédiablement. Un cortège de frustrations et de ressentiments, au fil d’un récit qui s’implique souvent dans l’Histoire israélienne, elle aussi menacée de toutes parts. Comme si Ce qui reste de vos vies était une parabole collective, la peinture d’un pays tourmenté qui s’interroge constamment sur ce que le destin lui réserve. La romancière y ajoute une question lancinante, tout au long de ces quatre cents pages: que reste-t-il de l’amour, quand il n’est qu’une somme de maladresses? La réponse, sous la plume de Zeruya Shalev, est sombre mais jamais simpliste. Parce qu’elle distille en clair-obscur une émotion poignante, face à ces deux naufragés qui cherchent désespérément à revivre pendant que leur mère agonise.

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Zeruya Shalev

«Ce qui reste de nos vies»

«Deux parents, deux enfants, et elle, au milieu, davantage accaparée par son père et sa mère défunts que par son fils et sa fille vivants»