Photographie

Zhang Wei refait le portrait des célébrités

L’artiste chinois reconstitue des visages de stars et de leaders politiques à partir de clichés d’inconnus pris dans la rue ou en studio. Une double exposition à voir à Genève

 

La photographie peut mentir, elle est un discours plus qu’un document. La preuve par deux. Le Centre de la photographie de Genève présente deux expositions sur ce thème qui lui est cher, après une collective en 2013. Ursula Mumenthaler d’abord, et son Journal. Ce sont les décombres d’une ville photographiés d’en haut. Quelques immeubles tiennent encore debout, plus ou moins carbonisés. Une poussière grise a tout recouvert. Sur une autre image, c’est la lave qui a enseveli la cité. Puis la neige. Quelque chose cloche. Approchez-vous; les façades sont en carton, les fenêtres peintes. La catastrophe est factice. Dans la deuxième salle, des affiches grand format d’autres drames: inondation, éboulement, incendie, enchevêtrement de murs et de débris. Les couleurs sont étranges. L’artiste installée à Genève a inversé des négatifs, créant des images irréelles, presque douces malgré ce qu’elles racontent.

Passé les désastres, ce sont Kim Jung-un, Poutine, Ben Laden ou Aung San Suu Kyi qui vous regardent. Là encore, il y a une dissonance. Les épaules nues des leaders politiques? Un léger air asiatique décelé chez Barack Obama? Un détail dans le visage? Pourtant, tous sont immédiatement reconnaissables. Zhang Wei les a patiemment réalisés à l’aide de fragments de visages collectés chez des anonymes. De près, le résultat est bluffant. Les pores de la peau sont bien visibles, les poils des sourcils bien vivants. Grains de beauté, marques sur la joue, dissymétrie du visage; tout est parfaitement réaliste et aucune retouche n’est visible. Bush Junior, Kadhafi ou Tchang Kaï-chek laissent place, dans une exposition à la galerie Art & Public, juste en face, à Marilyn, John Lennon, DiCaprio ou Angelina Jolie, auxquels s’ajouteront bientôt des peintures Renaissance. Là, un classeur mis à disposition du public vous fait entrer dans les secrets de fabrication de ces personnages.

Pour Mao par exemple, un homme a «donné» son cou, un autre son implantation de cheveux, un troisième sa bouche, un quatrième ses lunettes et son nez, un cinquième son menton et ses rides du lion, un autre ses sourcils… Zhang Wei, né en 1977 dans le Shanxi, expliquera sa démarche mercredi soir lors d’une table ronde avec le galeriste Pierre Huber, initiateur de l’exposition, et Joerg Bader, directeur du CPG. Avant-propos, récoltés par e-mail.

Le Temps: Pourquoi ce projet?

Zhang Wei: Artificial Theater est la continuation de Temporary Performers. En 2007, j’ai photographié plus de 300 Chinois lambda, puis j’ai mélangé leurs visages pour en créer de nouveaux à l’aide de mon ordinateur. Je voulais montrer la survivance et le tempérament spirituel des différentes classes sociales chinoises depuis que le pays a ouvert ses portes au monde extérieur. Je crois que, dans notre société, chacun joue son propre rôle. Ensuite, j’ai élargi le procédé à des célébrités.

–​ Comment les choisissez-vous?

– Ces synthèses virtuelles n’ont rien d’idéologique. Peu m’importe qu’elles soient des icônes positives ou négatives, des leaders politiques ou des stars du divertissement, elles sont des symboles culturels. A quel point l’image d’une célébrité provient-elle d’elle-même, ou des projections du public? Les caractéristiques de chacun deviennent assimilées au collectif. Je veux créer une bibliothèque d’idoles illusoires.

– Combien de temps passez-vous sur un portrait?

– J’ai commencé en 2007, en photographiant des amis et des modèles. Au départ, c’était compliqué et hésitant. Je passais beaucoup de temps à consulter ma documentation et à faire des comparaisons. Le processus était long, plus d’un mois parfois. Ensuite, quand le matériel à disposition est en tête, le travail créatif va plus vite, une ou deux semaines.

– Photographiez-vous les gens par hasard ou parce qu’ils présentent déjà une similitude avec un personnage?

– J’essaie de créer une database de portraits mais parfois, j’ai besoin d’un vêtement ou d’un accessoire spécifique, comme le turban de Ben Laden.

– Combien d’anonymes sont-ils nécessaires à l’un de vos portraits?

– Je ne sais pas exactement, beaucoup.

– Certains sont-ils plus difficiles à réaliser que d’autres?

– Le plus compliqué est de retranscrire l’état mental des personnages. J’ai constaté qu’il n’était pas nécessaire de coller parfaitement au prototype, mais qu’il fallait capter son expression. J’ai choisi beaucoup de célébrités de l’Ouest. Leur nez est long et mince. Leurs yeux profonds. Leur menton saillant. Mais le gros de mon matériel provient de visages orientaux. Visages plats, menton non saillant, petit nez. C’est cela mon principal problème et sa résolution est le défi le plus intéressant pour moi.

– Quel est votre prochain projet?

– Après les peintures classiques et les célébrités, j’aimerais apporter des héros à mon Artificial Theatre. Les héros sont souvent des vecteurs de propagande. En les confectionnant sur mon ordinateur, je renverse le totem, en principe déifié et inviolable.


Ursula Mumenthaler: Journal, jusqu’au 29 mars 2015 au Centre de la photographie de Genève.

Zhang Wei: «Artificial Theatre. The Leader», jusqu’au 29 mars 2015 au Centre de la photographie de Genève. www.centrephotogeneve.ch

The Big Star: à la galerie Art & Public jusqu’au 15 mai. La série consacrée aux peintures de la Renaissance sera exposée à la galerie à partir de la Nuit des bains, le 19 mars. www.artpublic.ch

Table ronde en présence de l’artiste le 18 mars à 19h, au BAC, 28, rue des Bains à Genève. Sur inscription à la galerie ou chez Christie’s.

 

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