On avait sous-estimé Zhang Yimou. Tour à tour soupçonné d'esthétisme creux (dès son premier film, Le Sorgho rouge, en 1987), de conservatisme nauséabond et de plagiat, l'ancien chef-opérateur de Chen Kaige et ex-mari de Gong Li possède à l'évidence des ressources insoupçonnées. Comme pour faire taire les mauvaises langues qui ne virent dans Hero qu'une tentative opportuniste de profiter du succès de Tigre et Dragon, le voici qui récidive aussitôt dans le genre du wu-xia, le film chinois d'arts martiaux à cadre historique. Et avec quel panache! En arborant les couleurs de King Hu (1931-1997), notre caméléon les fait à nouveau briller de mille feux. Et peu importe si, comme chez Ang Lee, on devine l'audience internationale en point de mire: Le Secret des poignards volants est un triomphe, tant du point de vue esthétique que narratif. Si bien que le pur plaisir que procure sa vision possède à l'heure actuelle peu de concurrents.

Cette fois, la toile de fond est le IXe siècle plutôt que le IIIe siècle av. J.-C. du film précédent. Peu importe, direz-vous. Et pourtant cela induit quelques changements bénéfiques. Car là où les exploits de Hero finissaient par se dissoudre au contact d'un intérêt supérieur, à savoir l'unification de la Chine par l'empereur Qin, invitant à des interprétations politiques contemporaines peu réjouissantes, l'action virevoltante du Secret des poignards volants n'est subordonnée qu'au thème supérieur de l'amour. Il reste bien sûr un pouvoir (la dynastie Tang, un patriarcat corrompu et sur le déclin) et des mouvements rebelles (dont l'armée-secte féminine des «Poignards volants»), mais leur lutte finit par paraître secondaire. Ce qui agite les personnages, réduits au nombre de trois, est à la fois plus évident (le sentiment amoureux) et souterrain (la guerre des sexes). Il en découle un film d'une ligne narrative beaucoup plus limpide, loin de la construction en flash-back alambiquée qui finissait par susciter une certaine indifférence au sort des protagonistes de Hero.

Dans Le Secret des poignards volants, il s'agit avant tout des hommes et des femmes, et de leurs rencontres souvent tragiques. Le capitaine Leo (Andy Lau Tak-wah) et son lieutenant Jin (Takeshi Kaneshiro) sont chargés de capturer le nouveau chef de la Maison des poignards volants. Alors que le premier démasque l'un de ses membres, la danseuse aveugle Mei (Zhang Ziyi), à la maison de plaisirs locale, le second est chargé de gagner sa confiance en l'aidant à s'évader pour se laisser guider au quartier général des insurgés. Le plan se déroule à merveille, sauf que Jin et Mei tombent amoureux, sous les yeux de Leo qui les suit à distance. Et comme aucun des trois personnages n'est vraiment ce qu'il prétend, tout se compliquera singulièrement…

Voilà qui fait paraître bien des films d'action inutilement encombrés (comparez avec le lamentable King Arthur d'Antoine Fuqua)! Plus styliste que jamais, Zhang Yimou mêle en maître austérité et beauté, composant le moindre plan sans succomber à la tentation du baroque. Peu à peu, la nature devient le quatrième personnage et l'arbitre des joutes martiales/amoureuses. Perfectionniste, il est allé chercher la forêt idéale jusqu'en Ukraine, y subissant un hiver précoce inattendu. Qu'à cela ne tienne, le final devient un duel dans la neige d'une splendeur inégalée! Aussi spectaculaire que soit l'action (on retiendra la danse des tambours et le traquenard dans la forêt de bambous), c'est pourtant la passion, la cruauté et le lyrisme (accentué par la musique de Shigeru Umebayashi) du récit amoureux qui frappe dans ce film. Comme si, pour Zhang Yimou, l'union des sexes était à la fois miraculeuse et définitivement tragique. Un malentendu de plus sur son chemin de croix de cinéaste populaire et pourtant mal-aimé.

Le Secret des poignards volants (Shi mian mai fu/ House of the Flying Daggers), de Zhang Yimou (Chine/Hongkong 2004), avec Zhang Ziyi, Takeshi Kaneshiro, Andy Lau Tak-wah, Song Dandan.