Pour d’évidentes raisons pratiques, leur bureau se trouve à quelques minutes à pied de la gare. Et s’il offre une jolie vue sur la ville, pas trace de ces cars qui déversent quotidiennement leur flot de touristes. Lukas Hobi et Reto Schaerli ont choisi de conserver le siège de leur société dans un quartier urbain de Lucerne, leur ville et canton de cœur, mais possèdent aussi un bureau à Zurich. Lorsqu’on débarque dans le petit appartement qui abrite Zodiac Pictures Ltd, difficile de deviner que ces deux Alémaniques à la désarmante simplicité ont produit quelques-uns des plus beaux succès du cinéma suisse récent.

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Cette semaine, ils font figure de pionniers en sortant L’Extraordinaire Week-end de la famille Moll simultanément dans les trois régions linguistiques. Alors que de coutume les films germanophones sont d’abord lancés sur le marché alémanique, Lukas Hobi et Reto Schaerli croient au potentiel universel de cette adaptation d’une BD créée en 1952 par Edith Oppenheim-Jonas mais inconnue en terres romandes.

Comédie troupière

L’aventure Zodiac Pictures démarre à la fin du siècle dernier lorsque après s''être fait la main sur des films d’entreprise et des publicités, Lukas Hobi décide de se lancer dans le cinéma. Il fonde sa société au début des années 2000, et quelques mois plus tard engage Reto Schaerli pour un stage. L’expérience sera concluante puisque les deux amis sont depuis une quinzaine d’années associés. En 2003, ils réussissent un premier coup de maître. Ils ont alors respectivement 28 et 23 ans et produisent A vos marques, prêts, Charlie!, une comédie troupière qui à la surprise générale devient avec plus d’un demi-million d’entrées le film suisse le plus vu de l’histoire, battant au passage un record détenu depuis la fin des années 1970 par Les Faiseurs de Suisses.

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«Personne n’avait jamais essayé de faire un film comme A vos marques, prêts, Charlie!, raconte Reto Schaerli. Nous, on a juste pensé que ce serait sympa de tenter de produire quelque chose dans l’esprit d’American Pie. On ne savait pas trop où on allait, puis dès l’annonce du retrait de l’armée – qui soutenait le projet – une semaine avant la sortie, on a bénéficié d’une énorme attention médiatique. Il s’agissait en outre du premier film suisse distribué par Disney. Sur le moment, on n’a pas compris ce qui se passait.»

Un flop enrichissant

Voilà qu’à leur plus grand étonnement les Lucernois prouvaient qu’un film suisse pouvait trouver son public. «Pour une maison de production, avoir un succès dans ses cinq premières années d’existence peut vraiment aider», sourit Reto Schaerli. Se disant qu’il y a là un filon à exploiter, le duo produit en 2007 Tell, une comédie faisant du héros helvétique par excellence un citoyen autrichien cherchant à devenir suisse. Le film est un échec, ce qui leur remet les pieds sur terre. «Nous avons beaucoup appris de ce flop, analyse Lukas Hobi. Notamment qu’il n’existe pas de recette pour le succès.»

Depuis dix ans, Zodiac Pictures alterne films à visée grand public et films d’auteur, pour lesquels un box-office de 3000 entrées est déjà considéré comme un score honorable. «Certains se contentent de cela, mais pour nous ce n’est pas assez, assène Reto Schaerli. On essaye toujours de viser plus; on n’y arrive peut-être pas, mais au moins on croit qu’on peut y arriver.» Un volontarisme exemplaire, dans un pays où on se contente souvent de peu.

Coproduction nécessaire

Il y a deux ans, Zodiac Pictures sortait Heidi, une adaptation de plus d’une histoire archi-connue, mais dont les qualités artistiques séduisaient. Résultat: près de 560 000 entrées en Suisse, et plus de 3,5 millions en prenant en compte les pays voisins. Puis ce printemps, c’est L’Ordre divin qui réalisait un joli exploit pour un long-métrage au sujet sérieux (la lutte pour le droit de vote des femmes) avec 340 000 entrées. Prendre des risques, ne pas avoir peur de l’échec, viser le succès: voilà le credo de Lukas Hobi et Reto Schaerli, qui travaillent toujours en coproduction avec l’étranger. «En Suisse, à travers les subventions fédérales et régionales, on peut réunir au maximum 3 millions de francs. Nous avons dès lors besoin d’aides extérieures. Heidi, qui a coûté 8 millions, a été financé à 70% par l’Allemagne. Le téléfilm en deux parties Gotthard était de même impossible à financer entièrement en Suisse, tout comme Papa Moll

Le rôle de la SSR

Lukas Hobi et Reto Schaerli ont de l’ambition et comptent bien continuer à produire des longs-métrages fédérateurs. Mais à l’instar de leurs confrères, le spectre d’un oui à l’initiative «No Billag» les préoccupe. Pourraient-ils survivre sans l’aide du service public? «La SSR est l’un des trois gros bailleurs de fonds avec l’Office fédéral de la culture (OFC) et les fondations régionales, sa disparition serait grave, analyse Reto Schaerli. Avec un partenaire de moins sur trois, on peut partir du principe que nous ferions trois fois moins de films.

Mais le problème majeur serait que dorénavant, une seule commission fédérale déciderait des films qui se font ou non, alors que la SSR constitue une alternative nécessaire. Prenez Traumland, le premier film de Petra Volpe, refusé par l’OFC mais soutenu par la SSR. Sans ce soutien, le projet aurait été abandonné, Petra Volpe n’aurait pas été découverte et elle n’aurait pas réalisé son deuxième film, L’Ordre divin. La votation nous inquiète en tant que producteurs, mais aussi en tant qu’êtres humains. Car, dans une démocratie, les gens doivent être bien informés, et le service public participe aussi de cela.»