Se réveiller un matin, seul dans son appartement. Allumer la télévision, où l’on évoque des attaques brutales de passants. Se pencher par la fenêtre… et voir les gens du quartier s’entre-tuer. Ce cauchemar est celui que vit le jeune Joon-woo, héros peu dégourdi de #Alive, long métrage sud-coréen sorti cet automne sur Netflix. Mais les personnages principaux du film sont encore moins vifs – et bien plus morts que lui: les zombies.

Ils traînent généralement les pieds, leur nuque tordue, chaque pas accompagné d’un long râle. Et pourtant, ces épouvantails en décomposition ont réussi à envahir nos écrans, où ils prolifèrent plus que jamais. Alors que l’ultra-populaire The Walking Dead fête ses 10 ans ce week-end (pile à l’heure pour Halloween), le deuxième (!) spin-off de la série aux morts-vivants vient d’être dévoilé par Amazon. Cette fois, ce sont des ados qui se retrouvent à affronter les rôdeurs.

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Au cinéma aussi, ils grouillent. Comme dans Peninsula, sélectionné à Cannes et actuellement en salles, dans lequel une mission suicide dans la péninsule sud-coréenne (devenue repère de morts-vivants) tourne mal. Plus récemment, le zombie a été revisité en marches, en adjectif pour décrire une société ou même en émoji. Bref, le zombie a tout phagocyté, de la pop culture à l’imaginaire collectif – un sacré tour de force pour une bête qui n’existait pas il y a un siècle. Récit de la folle ascension d’un monstre moderne.

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Sortilège vaudou

Un monstre obscur, jusqu’à son origine. «Contrairement au vampire, le zombie n’est pas né dans les légendes ou la littérature», explique Kyle Bishop, professeur à la Southern Utah University et spécialiste du zombie. C’est en fait en Haïti que se situeraient ses racines.

Suite aux vagues successives d’esclaves, l’île se fait terre d’une culture hybride, le vaudou. Un «zonbi» désigne alors, dans cette religion, un individu victime d’un sortilège. Déclaré mort, il se voit ranimé mais dépossédé de toute conscience. Ainsi lobotomisé, le malheureux devient un travailleur malléable à merci. «Nous avons des traces de ces pratiques, précise Kyle Bishop. L’utilisation de narcotiques et autres substances toxiques, comme le poison du poisson-globe. Et il existe encore aujourd’hui un article dans la loi haïtienne qui interdit la création de zombies!»

Les Américains, qui occupent l’île au début du XXe, ramènent au pays ces histoires de revenants. En particulier William Seabrook, explorateur dont le récit fascinera les Etats-Unis en 1929. Voilà qui tombe bien: Hollywood se cherche justement un monstre. «A cette époque, les studios Universal enchaînent les succès avec Dracula et Frankenstein. Ils piochent dans le gothique européen pour combattre la Grande Dépression, mais veulent quelque chose de nouveau, d’original.»

Viser la tête

Le premier zombie au cinéma a un teint de porcelaine. En 1932, White Zombie raconte l’histoire d’une fiancée ensorcelée par un magicien haïtien (joué par un acteur… austro-hongrois) sur l’ordre d’un amoureux rival. La belle quitte effectivement sa tombe, joue même du piano, mais son regard reste désespérément vide. Le résultat est plutôt éclectique et le zombie, une pauvre victime – loin du danger putréfié de The Walking Dead.

C’est un cinéaste visionnaire qui, trente ans plus tard, lui donnera «vie». Dans son premier film, La Nuit des morts-vivants (1968), George Romero imagine des monstres exhumés de leurs tombes, assiégeant un groupe de survivants reclus dans une maison. Cette «goule», comme le réalisateur la nomme (en référence au démon arabe qui hante les cimetières), a tout du futur zombie: «Elle ne parle pas et ne pense pas, ne suit que ses instincts les plus basiques, à savoir son appétit pour la chair humaine, détaille Kyle Bishop. On ne peut la tuer qu’en visant la tête ou grâce au feu, et sa morsure vous transforme à votre tour.»

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Avec ses airs de documentaire et ses scènes de violence en noir et blanc, le film choque, captive – et fait écho à l’inconscient collectif. «La guerre du Vietnam, dont les images ont été largement retransmises à la télévision, vient de se terminer. Le public de l’époque était donc particulièrement sensible à la question de la mortalité.» En la figure du zombie, Romero crée un nouveau mythe, reflet des angoisses de son temps.

Zombies au supermarché

Des problématiques sociétales, aussi. En mettant en scène un héros noir, finalement abattu par les secours qui le prennent pour un zombie, La Nuit des morts-vivants dénonce en filigrane la ségrégation raciale. «Romero était un homme de gauche, il s’est servi du zombie pour dépeindre une société qui, victime de ses haines internes, finit par se manger elle-même», analyse Sylvestre Meininger, docteur en études cinématographiques et spécialiste français du cinéma d’horreur.

Dans Dawn of the Dead (1978), second volet de ce qui deviendra une saga, les monstres de Romero s’invitent dans un centre commercial, titubant dans les magasins comme par instinct. Une critique on ne peut plus claire de la société de consommation. «C’est propre au cinéma d’horreur: mettre en scène nos angoisses de façon brute, frontale, note Sylvestre Meininger. Ainsi, le zombie a toujours été chargé de sens et permet, selon le contexte, d’exprimer des idéologies, des points de vue très différents.»

Pas si creux, le monstre, donc? Loin de là, et c’est sans doute ce qui explique sa longévité: satire ambulante, le revenant a su s’adapter au Zeitgeist.

«Roméo et Juliette»

Dans les années 1980, il se fait plus sympathique, se trémoussant derrière Michael Jackson dans Thriller et s’illustrant dans des comédies noires. Mais le tournant des années 2000 sonne le retour à l’épouvante, emmené par les jeux vidéo japonais Resident Evil et marqué par le trauma mondial du 11-Septembre. Le zombie entre en mutation: dans le film postapocalyptique britannique 28 Jours plus tard (2002), l’énergumène se montre bien plus agressif et se met même à… courir! Des sprinteurs décharnés qui se multiplient à mesure qu’un virus s’étend. «Cette notion sanitaire était une idée nouvelle, restée populaire depuis. Peut-être parce que nous vivons une ère de pandémies et que l’accélération de la contagion résonne chez nous», estime Roger Luckhurst, auteur de Zombies: A Cultural History.

Ces masses féroces et indistinctes, matérialisées grâce aux effets numériques, parviendront même à escalader le mur érigé autour de Jérusalem dans World War Z (2013) devant un Brad Pitt médusé. Des hordes déguenillées qui tentent de pénétrer dans l’enceinte d’une ville-oasis… vous aurez saisi la métaphore.

S’il incarne volontiers l’altérité, l’étranger qui menace tout ce que nous aimons et connaissons, le zombie peut se faire psychanalyste, voire philosophe. «On le voit dans ces films où le personnage n’est ni humain ni zombie, mais quelque part entre les deux, souligne Roger Luckhurst. Ces cas limites posent la question de ce qui définit l’humanité.» L’amour, semble répondre Warm Bodies (2013), sorte de Roméo et Juliette à la sauce funèbre.

Bonnes balafres

Romantique parfois… et répugnant souvent. Avec ses mâchoires et ses boyaux apparents, le zombie renvoie aussi au corps humain et à sa représentation, selon Anaïs Emery, directrice sortante du Festival international du film fantastique de Neuchâtel (NIFFF). «Il a le même corps que nous mais putrescent, ce qui provoque forcément une répulsion, et nous rappelle notre fragilité.»

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Comme dans la série Santa Clarita Diet, où Drew Barrymore joue une agente immobilière de L.A. qui se mue en mangeuse de chair – manière de signifier l’angoisse de voir son corps changer. Mais les balafres du zombie en font surtout un personnage gore idéal. «C’est un objet artistiquement intéressant au niveau des effets visuels notamment sur les contrastes de couleurs et les déformations plastiques…»

Fable contemporaine

Au risque d’une surenchère d’hémoglobine à visée purement spectaculaire, déclinée ad nauseam (Dead Rising, Patient Zero, Zombies: Global Attack…)? «Le problème, c’est que des figures comme le zombie sont immanquablement récupérées par le cinéma commercial», regrette Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs d’Yverdon dont la prochaine exposition sera justement dédiée aux monstres. Il appelle à un retour au symbolique.

«Le mot «monstre» vient de monere, qui signifie «avertir». Toutes ces figures nous disent quelque chose. Celle du vampire par exemple, gentleman aristocrate séduisant, suggérait aux femmes de se méfier des hommes qui leur parlent au creux de l’oreille. Si ce message est devenu suranné aujourd’hui, la fable du zombie reste au contraire actuelle car nous vivons plus que jamais dans une société de consommation insatiable.»

Et dans un monde en pleine pandémie, dont les rues désertes ne sont pas sans rappeler celles du blockbuster Je suis une légende. De quoi inspirer une nouvelle vague de revenants à l’écran? Anaïs Emery hésite: «Ce que l’on traverse nous aidera peut-être à inventer de nouveaux scénarios. Ou alors, ce sont les films de zombies et leurs multiples avertissements qui nous aideront à passer au monde d’après…»


Les cinq films de zombies à dévorer

«Dawn of the Dead» (1978): Alors que l’humanité s’est muée en cannibales écervelés, un petit groupe de survivants se pose en hélicoptère sur le toit d’un centre commercial… où les créatures ne tardent pas à rappliquer. L’une des grandes réussites du «maître» George Romero, se jouant des névroses consuméristes de l’Amérique.

«Bienvenue à Zombieland» (2009): L’un est trouillard comme pas deux, l’autre prend un peu trop de plaisir à zigouiller les revenants: Columbus (Jesse Eisenberg) et Tallahassee (Woody Harrelson) constituent le duo mordant de cette comédie gore, où le parc d’attractions se fait théâtre d’un joyeux carnage.

«Pontypool» (2009): Les morsures? Que nenni. A Pontypool, petite ville de l'Ontario, ce sont les mots prononcés en anglais à la radio qui vous transforment en zombie. Un film à petit budget mais efficace, preuve s’il en faut que l’épouvante peut aussi être hors champ et cérébrale.

«The Girl with All the Gifts» (2017): Surprenant, le film contourne les poncifs du genre. On suit Mélanie, une fillette infectée, comme tant d’autres humains, par un champignon amazonien. Devenue «Affamée», Mélanie n’en est pas moins brillante – et révèle sa part d’humanité. Une hybridation qui interroge autant qu’elle fascine…

«#Alive» (2020): Lorsque Joon-woo, ado peroxydé et accro aux jeux vidéo, se réveille un matin, il est seul. Dans les rues, l’humanité se dévore déjà. Coincé dans son appartement, il tente de survivre – à la faim et à la solitude. Rien que pour le plaisir (et le frisson) d’imaginer sa quarantaine actuelle en version zombifiée.