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Le zombie, notre double maléfique, un monstre qui incarne les dérives de notre société. (Crédit photo: DR)

Imaginaire

Zombiemania, vivement la fin du monde!

Films, séries, jeux vidéo, défilés déguisés… Entre ceux qui jouent à se faire peur, et ceux rêvant 
d’une planète qui renverrait 
les humains à l’âge de pierre, 
le mort-vivant fait l’objet
 d’un culte mondial

Imaginez un hôpital psychiatrique désaffecté rempli de zombies affamés dans lequel on vous a enfermé pour de longues heures de cauchemar. Le seul conseil qu’on vous a donné, c’est d’essayer d’imiter la démarche chaotique des morts-vivants que vous croiserez, afin de ne pas exciter leur boulimie pour vos viscères…

Ce scénario n’est pas issu d’un film de série Z avec Brad Pitt en sauveur du monde, ni d’un énième jeu vidéo pour adolescents amateurs de gore, mais d’un très sérieux stage de team building pour les cadres d’une multinationale. La société 10Torsions s’est spécialisée dans les séminaires d’entreprise à base de jeux de rôle. Ses clients? Les fleurons de l’économie: Total, Ikea, Accor, Coca-Cola, Hewlett Packard, CFF…

Séries télés et attractions

Et depuis quatre ans, son stage Survie en milieu zombie, à base de virus mortels et de comédiens grimés en macchabées gloutons, est le plus plébiscité. «L’objectif de ce stage est d’apprendre la cohésion d’équipe par une mise en situation de stress second degré, explique, sans rire, Olivier Bourgeois, responsable production de l’entreprise.

Nous avons ainsi un atelier Autopsie de zombie où les salariés découvrent, parmi les entrailles, une sucette ou un jeton de caddy, et doivent en déduire, tous ensemble, qu’il faut éviter l’école et le supermarché pour survivre. Quand ils retournent au bureau, ils sont plus soudés. C’est quand même mieux qu’un bowling entre collègues.»

Si même les DRH financent désormais des séjours zombie à leurs cadres pour améliorer la productivité, c’est que le mort-vivant est la nouvelle star de la pop culture. Longtemps cantonné aux films de genre, il a pris du galon grâce au feuilleton télé The Walking Dead, dont le final de la sixième saison a attiré 18,4 millions de téléspectateurs (autant de femmes que d’hommes) rien qu’aux Etats-Unis et que la septième (prévue pour le 23 octobre) agite déjà les fans dans la zombiesphère.

Dans cette série qui bat tous les records d’audience, parents, enfants, amis, voisins, se sont transformés en insatiables morfals de chair humaine, obligeant un petit groupe de survivants à la fuite perpétuelle. Vertige suprême, ceux-ci perdent lentement leur propre humanité à force de lutter… The Walking Dead est une franchise si lucrative qu’elle produit à présent une deuxième série spin-off, Fear the Walking Dead, dont la deuxième partie de la saison 2 redémarre ce 21 août.

Au point qu’à Los Angeles, les Studios Universal inauguraient début juillet un parc d’attractions dédié aux zombies. Mais la frénésie est partout: marches de fierté zombie, où les fans grimés en morts-vivants envahissent les villes, de la Chaux-de-Fonds à Berlin, festival dédié à l’épistémologie zombie au Science Museum de Londres, même l’armée américaine a osé étudier la vitesse de propagation d’un éventuel virus zombie… tandis que le dernier festival de Locarno s’est ouvert avec The girl with All the Gifts, de Colm McCarthy, ou les déboires d’une petite zombie surdouée.

Monstre antisystème

Pourquoi une telle fascination? Parce que c’est la créature de fiction la plus laide, la plus lente (sauf dans War World Z) et la plus décérébrée… mais aussi le parfait reflet de notre époque, selon Bertrand Vidal, sociologue de l’imaginaire:

«Nos monstres sont toujours politiques. Ils représentent les figures de l’altérité la plus radicale, celles qui s’opposent aux normes et aux valeurs dominantes. Après le fantôme et le mysticisme contre l’esprit cartésien, le vampire et la séduction contre la froideur industrielle, le loup-garou et l’ensauvagement contre la domestication de mœurs, l’alien et l’invasion contre l’enfermement, le zombie incarne les dérives de l’American dream et son mode de vie à sens unique. Dès les années 70, Georges A. Romero distillait dans ses films un réquisitoire contre le conformisme.»

L'«autodestruction, une source de jouissance»

Le zombie, cet anar qui s’ignore! Car qui est le plus cruel? Le mort-vivant se goinfrant des boyaux d’autrui pour assouvir son instinct détraqué, ou l’actionnaire enchaînant les plans sociaux pour son seul profit?

Quelle jouissance revancharde, alors, de voir le premier revenir d’outre-tombe dévorer le second, et remettre enfin les compteurs à zéro via le chaos: «Une foule d’éléments narratifs accompagne toujours le zombie: climat apocalyptique, perte des repères, sauvagerie, note Bertrand Vidal. Notre fascination correspond aux réflexions du philosophe Walter Benjamin qui avançait que l’humanité, devenue étrangère à elle-même, aliénée par l’impératif de consommation, souhaiterait ardemment renverser la donne, et éprouverait son autodestruction comme une source de jouissance esthétique.»

Certains, d’ailleurs, ne se contentent plus de fantasmer la fin du monde, mais s’y préparent activement. Entre une séance de paléo-fitness consistant à obtenir le corps de Tarzan en courant pieds nus dans la caillasse, et une initiation au bushcraft, ou l’art de la survie en forêt, les survivalistes prolifèrent, via des centaines de sites, de livres, et de stages vantant les mérites d’une existence à chasser sa pitance plutôt que de l’acheter sous vide au supermarché.

Les zombies Pokémon

Et pour les chochottes pas encore prêtes à boire leur urine en cas d’attaque bactériologique, Bear Grylls assouvit leurs fantasmes de retour aux sources. Dans Man vs Wild, ce survivaliste superstar emmène les petites natures de Hollywood prendre une leçon de virilité. Même Barack Obama l’a suivi au fin fond de l’Alaska pour manger les restes d’un repas d’ours, sensibiliser au réchauffement climatique, et soigner sa com en montrant qu’il a des tripes.

«Il y a chez les survivalistes un appel au Grand Soir, ce moment où ils pourront enfin prendre la place qu’ils estiment être la leur, note Bertrand Vidal. Mais il existe, hélas, deux types de survivalisme: le premier met l’accent sur la nécessité d’une vie simple et proche de la nature, l’autre est teinté de relent xénophobe, et un grand nombre de communautés sont malheureusement des portes d’entrée vers une idéologie prônant une philosophie du pire, avec ses définitions hallucinées du zombie qui représente le pillard.»

Il y a chez les survivalistes un appel au Grand Soir, ce moment où ils pourront enfin prendre la place qu’ils estiment être la leur

Dans son ouvrage, Zombies: a cultural history, l’universitaire britannique Roger Luckhurst ironise sur cette projection paranoïaque du mort-vivant, «emblème parfait de notre déclin couplé à notre déni». Car diaboliser l’autre permet d’ignorer nos existences déjà zombifiées: l’échine courbée dans l’open space, errant dans des centres commerciaux qui ne voient jamais la lumière du jour, le nez dans nos smartphones pour chasser des Pokémon… «Nous sommes les morts-vivants», hurle le héros de The Walking Dead 
dans la bande dessinée d’origine. Alors, vivement le Grand Soir zombie?

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