Ellery Eskelin. Arcanum Moderne (hatOLOGY 588/Musicora)

Près de dix ans de voltige, de funambulisme périlleux et d'adresse ludique. Quand Ellery Eskelin fondait en 1994 ce trio non conforme, il songeait à une convergence de passage logée dans une galaxie d'associations éphémères. En Andrea Parkins, accordéoniste et homme de samples, et en Jim Black, batteur dont la virtuosité bancale est la vertu majeure, le saxophoniste new-yorkais a découvert une manière de formule magicienne. Le reptilien Imaginary Views, album à la séduction rampante, posait déjà la pertinence de ce triangle élaboré au fil des scènes improbables, des concerts forains et des caveaux de l'Amérique enfouie. Arcanum Moderne excite mieux encore les terminaisons nerveuses. Dans la composition d'ouverture, «It's a Samba», qui ne relate du Brésil que l'acharnement à remuer les mélancolies urbaines, les instrumentistes vaquent à leurs préoccupations obsédantes. Eskelin en suspension observe de loin les baguettes de Black se durcir à chaque coup, battre la démesure d'une rythmique vérolée par le rock FM, la sono mondiale et la trace gommée de Joey Baron. Ce disque s'articule autour du jeune tapeur qu'une constance dans l'échappée ne parvient pas à rendre admissible. Il fait un effet comparable à Paul Motian quand, dans les années 60, il inversait toutes les astuces du swing sans en renier la nature syncopée. Quant à Parkins, conteur cloué sur une toile abstraite, il garantit une forme de narration distraite («Five Walls», «Half A Chance»), sème des ponctuations et des retours de paragraphe que le jazz de l'improvisation absolue ignore. Cohésion des extrêmes.