Le carré lui va si bien. Au début des années 80, Gerry Hemingway s'enfilait dans un quartette express, une machine infernale confectionnée par Anthony Braxton pour tarabuster les conceptions faites. Jeune batteur filiforme, voué aux nouveaux territoires improvisés, Hemingway s'est arrangé depuis une famille d'élection qu'il rassemble quatre par quatre à intervalles rapprochés. Pour ce Devils Paradise, dont la séduction s'inocule piste par piste, le contrebassiste Mark Dresser, le saxophoniste Ellery Eskelin et le tromboniste Ray Anderson (pas d'instrument harmonique, c'est une règle non inscrite du leader) se retrouvent dans un studio de Brooklyn pour se raconter de vieilles histoires. Plusieurs thèmes du disque, de la composition de Hemingway, apparaissent déjà dans des albums précédents dont la galette fauve Down to the Wire. Alors, les fortunes de Devils Paradise tiennent beaucoup à la hauteur des débats, au phrasé grivois d'Anderson, au soufflé faussement déclamatoire d'Eskelin. Ils se précipitent en des rythmiques binaires, là où Hemingway étire les espaces, détend les mélodies intriquées pour mieux les écarteler dans la longueur. Il y a du tortionnaire chez le frappeur de fûts, qui ne laisse pas les climats s'apaiser («If you like»), mais qui cherche toujours à défaire les conclusions escomptées. Dans ce quartette, proche d'un punk néo-orléanais, d'une fanfare déambulatoire, le jazz se swingue par inadvertance, au naturel. Gerry Hemingway sait comment maintenir l'impression. Sans compromettre la substance.