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Appareil dentaire ou exosquelette, café ou pilules anti-vieillissement, pacemaker ou rat fluorescent, le Lausannois Matthieu Gafsou dresse un inventaire des pratiques transhumanistes.
© Matthieu Gafsou

Festival

Zoom sur la photographie suisse à Arles

Un quart des expositions présentées dans le cadre des Rencontres de la photographie d’Arles sont liées à la Suisse. Le travail sur le transhumanisme de Matthieu Gafsou est l’un des points forts de cette édition

On a vu, cette semaine à Arles, des badauds agiter un éventail estampillé «Sous les pavés la Suisse». On a vu, cette semaine à Arles, des journalistes internationaux feuilleter un mini-leporello présentant l’enquête photographique genevoise. On a vu, cette semaine à Arles, des festivaliers se reposer sur une terrasse «décorée» par la HEAD. On a vu dix expositions sur une quarantaine liées aux talents helvétiques. On a écouté, aussi, quelques conférences sur la scène du bien nommé «Nonante-neuf».

Lire aussi: Rencontres d’Arles: les dix expositions à ne pas louper

La célébration, entamée en 2015 avec l’arrivée de Sam Stourdzé à la tête des Rencontres de la photographie d’Arles – après cinq ans à diriger le Musée de l’Elysée –, gagne en ampleur. «Mon passage à Lausanne n’est sans doute pas étranger à cela, mais la Suisse bénéficie d’un écosystème favorable à la photographie, entre ses écoles, ses musées, ses éditeurs… Il est donc normal qu’une partie de ses talents se retrouve ici», note le directeur.

Visibilité accrue

Après trois ans de partenariat avec Vaud, Genève a pris le relais, aux côtés, toujours, de Présence Suisse. Ville et canton investissent 40 000 francs à eux deux, cette année et la prochaine, pour bénéficier d’une visibilité accrue. «Arles est un magnifique levier et Genève a justement décidé de valoriser la photographie», plaide Sami Kanaan, maire de la cité. «C’est une occasion pour nous de rayonner mais aussi de collaborer entre ville, canton et confédération», renchérit le conseiller d’Etat Thierry Apothéloz.

Au menu des expositions, des gloires comme Robert Frank et René Burri, des jeunes talents comme Lucas Olivet ou Anne Golaz, des coproductions avec le Centre de la photographie de Genève ou le Fotomuseum. Outre les incontournables Américains de Frank, l’exposition phare de cette galaxie helvétique est celle de Matthieu Gafsou, H+. Dans son esthétique extrêmement épurée, le Lausannois dresse un inventaire des pratiques transhumanistes, en partie présenté dans le Live Magazine des 20 ans du Temps. Appareil dentaire ou exosquelette, café ou pilules anti-vieillissement, pacemaker ou rat fluorescent; les sept chapitres questionnent la limite entre l’homme soigné et l’homme augmenté. Les images de ce catalogue, à considérer dans leur ensemble, suscitent des réflexions vertigineuses. Entretien, dans l’air rafraîchi d’un éventail suisse.

Le Temps: Pourquoi ce projet sur le transhumanisme?

Matthieu Gafsou: Je suis tombé sur le sujet en effectuant des recherches pour une précédente série. Ces stratégies que l’homme met en place pour calmer ses angoisses profondes, la peur de la mort notamment, m’intéressent beaucoup. C’était déjà le cœur de mon travail sur les drogués ou l’Eglise catholique. Le XXe siècle et la technologie ont fait le deuil de la religion et de la magie. Le transhumanisme, qu’il vise à accroître la durée de vie, à atteindre l’immortalité ou à conquérir de nouvelles planètes, réinjecte de la magie dans la technologie.

Il se situe en effet entre le médical et l’ésotérisme, l’ultra-technologique et le bricolage…

C’est une sorte de religion de la science ou de religion dans laquelle l’homme serait Dieu. La question sous-jacente est celle de la définition du corps sain et du corps malade. Même l’OMS intègre une dimension subjective dans sa description de la santé puisqu’elle évoque «un état de complet bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité». La frontière entre le thérapeutique et le mélioratif est donc difficile à établir.

Un exosquelette peut aider une personne handicapée à remarcher mais son modèle le plus perfectionné est développé par l’armée américaine pour transformer les soldats en machines capables de courir 30 heures d’affilée! La relation entre l’outil et l’homme existe depuis la préhistoire mais je ne sais pas si le transhumanisme est l’évolution naturelle de ce rapport ou s’il amène un changement de paradigme. Le transhumanisme vise à une disparition de la chair, qu’il s’agisse du corps, de la nourriture et même de la sensualité puisque en devenant immortel, on n’a plus besoin de se reproduire. Plus j’avançais dans mon projet et plus je le trouvais triste.

Comment avez-vous travaillé?

Ce projet a été le plus difficile que j’ai mené en termes d’autorisations. De nombreuses portes sont restées fermées. Certains chercheurs ont par exemple refusé d’être associés au terme de transhumanisme. Il y a toujours cette idée que la recherche serait neutre et que seules ses applications sont plus ou moins dangereuses. C’est évidemment faux! L’autre défi a consisté à structurer la masse d’informations. J’avais d’abord 16 chapitres, puis 13… jusqu’aux 7 actuels.

Que dire des personnes que vous avez rencontrées?

Il y a des gens très intelligents avec une grande distance critique, qui revendiquent notamment une réappropriation du corps. A l’inverse, les patrons des GAFA investissent des milliards dans le domaine sans questionner les enjeux du transhumanisme. Il y a également des individus totalement barrés. Certains biohackers sont des sortes de punks du transhumanisme, des geeks. Ils s’insèrent eux-mêmes des puces lors de cérémonies, ils ont une volonté de toute-puissance mais leurs accessoires sont avant tout symboliques.

Neil Harbisson, lui, s’est implanté un troisième œil qui lui permet d’entendre les couleurs. Il se targue d’être le premier être humain photographié avec sa prothèse sur son passeport. Mais on a interdiction de le photographier de dos car il y a toujours une blessure à l’endroit de l’intervention. L’équipe de KrioRus, qui offre de cryogéniser votre corps ou votre cerveau pour quelques milliers de dollars, est impressionnante également!

L’exposition est coproduite par le Musée d’art de Pully. Est-ce à dire qu’on la verra bientôt sur place?

Il y aura en effet une exposition Matthieu Gafsou à Pully, mais pas forcément celle-là.


Matthieu Gafsou, H+, jusqu’au 23 septembre à la Maison des peintres, Rencontres de la photographie d’Arles.

Catalogue aux Editions Actes Sud, postface de David Le Breton.

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