Il avance sur scène d'un pas plus qu'hésitant. Sa silhouette focalise toute l'attention. Si les applaudissements sont nourris au Schiffbau de Zurich, c'est surtout parce qu'il est là. Tremblant, mais bien là. Le metteur en scène et dramaturge George Tabori, grand provocateur du théâtre, est venu avec son Clowns créé en Allemagne en 1972. Cette première mise en scène à Zurich, même tardive, coïncide avec le 90e anniversaire de cet homme d'origine hongroise, naturalisé anglais, à la douce barbe blanche. Une douceur qui dissimule avec peine le sourire malin, signe de cette humeur scandaleuse qu'il cajole.

Né en 1914 à Budapest d'une famille d'intellectuels juifs, son parcours est le reflet d'une rencontre plus qu'intime avec la scène théâtrale dont il a connu tous les rôles. Et avec le monde. Lui, dont le père fut tué à Auschwitz, a d'abord été journaliste à Berlin jusqu'en 1933. Il a ensuite rejoint Londres avant d'opter pour les Etats-Unis et de se tourner vers l'écriture. Il fut d'emblée redouté pour ses positions politiques.

Faire rire les vaincus

Dramaturge, scénariste ou metteur en scène: à chaque fois, il le devient avec cet humour voire ce cynisme qui lui ont permis de regarder l'horreur différemment. George Tabori, c'est une rencontre essentielle avec Brecht. George Tabori, ce sont les marques du nazisme. George Tabori, c'est cette Amérique de l'espoir qu'il a choisie après la guerre. Quand, en 1987, il présente à Vienne, en plein débat sur la responsabilité autrichienne devant le nazisme, son Mein Kampf, tragi-comédie animée du désir de faire rire les vaincus, c'est un combat poétique.

Avec Clowns, il retrouve ce goût de la farce. Ce goût aussi pour le cabaret, cette façon subtile de frôler l'univers du cirque, de l'équilibrisme. Et Tabori reste omniprésent. Assis au premier rang, dans un canapé, un thé et des pralinés à ses côtés, on le sent vibrer. Metteur en scène ou figure? Rivalisant avec les jeux du langage et du silence de Beckett, ce Clowns écrit dans une Amérique en révolution, celle d'Elvis Presley, place au cœur d'un décor en chute, violent par sa blancheur, un couple frustré et prisonnier de ses angoisses. Le chaos, l'absurde déséquilibre l'ensemble. C'est sans doute pour cette raison que George Tabori, d'apparence si serein en marge de la scène, a toujours considéré son Clowns avec une tendresse particulière.

Clowns. Zurich, Schauspielhaus. Les 1, 3, puis 14, 16, 17, 18 décembre. Rens. 01/258 77 00. http://www.schauspielhaus.ch