Depuis 2020, le Zurich Film Festival (ZFF) organise une conférence de presse romande, l’après-midi suivant l’annonce de sa programmation dans la ville qui l’abrite. Source de satisfaction, comme l’a souligné jeudi à Lausanne la directrice opérationnelle Elke Mayer, les Romands comptaient l’an dernier pour 4% du public. Cela peut paraître maigre, si ce n’est que la manifestation, dont la 18e édition se déroulera du 22 septembre au 2 octobre, attirait encore il y a quelques années moins de 1% de spectateurs et spectatrices romands. Directeur artistique depuis 2020 justement, l’ancien journaliste et critique Christian Jungen souligne qu’un de ses buts est de traverser autant que faire se peut le Röstigraben.

Au programme de sa troisième cuvée, 146 films parmi les quelque 3100 qu’il a visionnés avec son équipe de sélection. Avec un record – 38 longs métrages – en termes de premières mondiales ou européennes, et le nombre de stars le plus élevé de l’histoire du festival, parmi lesquels le fidèle Oliver Stone avec un documentaire défendant l’énergie nucléaire (Nuclear). «Parmi les dix derniers films ayant obtenu l’Oscar du meilleur film, six ont été présentés chez nous, se réjouit le Zurichois. Nous espérons bien que ce sera encore le cas cette année.» Lauréat en 1992 de l’Oscar du meilleur scénario original pour The Crying Game, l’Irlandais Neil Jordan viendra avec ses interprètes Liam Neeson et Diane Kruger présenter Marlowe, un film noir se déroulant dans le Hollywood des années 1950.

Road-movie romantique et cannibale

Sir Ben Kingsley – «il tient beaucoup au Sir», souligne Christian Jungen – viendra de son côté recevoir un Golden Icon Award en marge de la projection du très attendu Dalíland, dans lequel il incarne un Salvador Dalí vieillissant, passant son temps à faire la fête à New York tandis que ses femmes vendent des tableaux derrière son dos pour subvenir à son train de vie. Eddie Redmayne et Charlotte Gainsbourg recevront un Golden Eye Award. Le premier accompagnera The Good Nurse, une production Netflix dans laquelle il se glisse dans la peau d’un infirmier serial killer, la seconde présentera The Almond and the Seahorse, un drame autour de deux femmes dont les conjoints sont victimes d’accident.

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Autre séance de gala attendue, celle de Bones and All, le nouveau long métrage américain de l’Italien Luca Guadagnino, qui retrouve cinq ans après Call Me By Your Name Timothée Chalamet. Même les critiques ayant vu des milliers de films seront surpris, promet Christian Jungen. «Il s’agit d’une histoire d’amour entre deux cannibales sur fond de road-movie dans les Etats-Unis de Ronald Reagan. C’est le plus beau film américain réalisé par un Européen depuis le Paris, Texas de Wim Wenders.» A signaler encore, No Bears, de l’Iranien Jafar Panahi, une nouvelle fois arrêté en juillet dernier pour avoir réalisé ce film alors qu’il était assigné à résidence. «Il est important de soutenir les cinéastes qui prennent des risques», insiste le directeur du ZFF. Le Russe Kirill Serebrennikov, en exil à Berlin, montrera ainsi La Femme de Tchaïkovski, en compétition en mai dernier à Cannes – d’où proviennent de nombreux films sélectionnés.

Deux réalisatrices romandes en compétition

Le ZFF est une manifestation suisse, mais pour les Anglo-Saxons elle reste avant tout la plus importante porte d’entrée vers le marché germanophone, et vice-versa, précise Christian Jungen. Parmi les trois sections compétitives, Focus est ainsi dédié aux productions suisses, allemandes et autrichiennes. Elle comprend cette année 14 longs métrages de fiction et documentaires, dont 9 sont réalisés par des femmes – «au total, nous avons plus de 41% de réalisatrices», se réjouit le directeur, et c’est effectivement beaucoup plus que la plupart des grands festivals. Focus présentera ainsi les premiers longs métrages de la Genevoise Carmen Jaquier (Foudre) et de la Lausannoise Elena Avdija (Cascadeuses). La réalisatrice zuricho-tessinoise Laura Kaehr dévoilera Becoming Giulia, un documentaire sur une danseuse du ballet de l’Opéra de Zurich reprenant son métier après une grossesse.

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Elles aussi réservées à la relève, avec uniquement des premiers, deuxièmes ou troisièmes longs métrages, les compétitions Fiction et Documentaire regroupent de même chacune 14 titres. Plusieurs autres sections complètent la sélection, dont Sounds, consacrée aux films musicaux. Evénement avec la présence de la star du rap américain Machine Gun Kelly, qui en marge de son concert au Hallenstadion assistera à la projection de Taurus, film présenté à la dernière Berlinale dans lequel il incarne une rock star. Les Nouveaux Horizons mettront quant à eux en lumière la relève cinéma espagnol, avec de jeunes cinéastes se confrontant aux épisodes douloureux de l’histoire de leur pays.

Lorsqu’il évoque le cinéma suisse, Christian Jungen parle de discrimination positive. Comme Cannes défend le cinéma français ou Venise la production italienne, le ZFF se doit d’être une vitrine pour la production nationale. Comptant sur la présence d’une quarantaine de membres de l’académie votant pour les Oscars, le directeur leur organise une séance privée du film suisse retenu pour la course à la statuette récompensant le meilleur film en langue étrangère. Après Olga d’Elie Grappe en 2021, il leur montrera cette année Drii Winter, de Michael Koch. «C’est plus facile de les convaincre à voir un film suisse quand ils sont en Suisse. On espère ainsi contribuer à élever leurs chances de figurer parmi les derniers nominés.» Hors compétition, enfin, le Genevois Laurent Nègre (par ailleurs responsable de l’Unité culture de la RTS) présentera A Forgotten Man, sur l’histoire d’un ambassadeur suisse dans l’Allemagne nazie.


18e Zurich Film Festival, du 22 septembre au 2 octobre.