Ancienne star du groupe macédonien Hleb i so, «le pain et le sel», Dragoljub Djuricic, 43 ans, vit depuis vingt-cinq ans dans la capitale yougoslave. Avant une tournée qui doit le mener, après son passage aux Zürcher Theater Spektakel jeudi 17 et vendredi 18 août, à Jérusalem, Tel-Aviv, Lisbonne et Pérouse, il est pourtant parti se ressourcer dans le massif du Durmitor, au Monténégro, son pays natal. «Je suis Monténégrin et je suis Belgradois. Si la guerre éclatait, de quel côté devrais-je me battre? Pour mon père qui vit toujours au Monténégro, ou pour mon fils qui est né à Belgrade?» Dragoljub Djuricic est atteint d'une «maladie» fort répandue dans les milieux musicaux balkaniques: la yougo-nostalgie. Il évoque ainsi avec émerveillement la scène rock yougoslave des années 1980: «Mon groupe, Hleb i so, a été parmi les premiers à s'engager dans la voie de l'ethnorock. Ensuite, des gens comme Goran Bregovic, ont exploité ce filon. Le rock yougoslave figurait parmi les meilleurs du monde, mais dans le show business, il faut beaucoup d'argent. Les politiciens yougoslaves n'en avaient que pour le sport, et n'ont jamais voulu investir un dinar dans la musique.»

Rock et propagande

Beaucoup de groupes, «multinationaux», n'ont pas résisté à l'éclatement de la Yougoslavie et, en Serbie, le régime de Slobodan Milosevic s'est directement attaqué à la scène rock. Dans ces années d'exaltation patriotique, Dobrica Cosic, figure littéraire du renouveau nationaliste serbe, avait associé le rock à la Yougoslavie qu'il fallait détruire, en estimant que le «yougoslavisme» était «l'expression d'une mentalité de parvenus politiques, du snobisme de la génération du rock and roll, du cosmopolitisme des intellectuels libéraux, le masque «progressiste» et «démocratique» de l'a-nationalité et de l'antiserbisme». Le régime s'appuyait alors sur une musique «populaire», remise au goût du jour par des arrangements tapageurs. Ce «turbofolk» fut vite associé à la nouvelle élite serbe: les criminels et les profiteurs de guerre. Symbole de cette fusion, le mariage du commandant Arkan avec la chanteuse Svetlana Velickovic, alias Ceca, en 1995, fut couvert par les médias officiels comme un événement d'Etat.

Les rockers yougoslaves s'engagèrent vivement dans la résistance civile à la guerre, participant aux rassemblements de l'opposition. En 1994, trois des plus fameux groupes de Belgrade, Elektricni orgazam, Partibrejkers, et Ekaterina Velika se réunirent pour enregistrer la chanson «Slusaj Œvamo (mir, brate, mir)» – «Ecoute par ici (la paix, frère, la paix», dénonciation des aventures guerrières de la «Grande Serbie».

Dragoljub Djuricic est l'héritier de cette tradition, mais il exprime ce regret: «Pour survivre, tous les groupes ont fini par jouer pour le régime.» Dernier exemple, le prestigieux groupe Bajaga, longtemps fer de lance de la contestation, enregistrera son prochain album dans les studios de la télévision d'Etat.

«Engagement citoyen»

Membre du groupe d'opposition G – 17 +, Dragoljub évoque un «engagement citoyen», éloigné des partis politiques de l'opposition et de leurs querelles. «Il s'agit de reconstruire ce pays dévasté. Une reconstruction pas seulement matérielle, mais avant tout morale.» En septembre, Dragoljub a l'intention de participer à la campagne du mouvement estudiantin Otpor – «Résistance» – pour inciter les électeurs à voter. «Otpor est le mouvement des jeunes auxquels leurs parents n'ont laissé en héritage qu'un pays dévasté. Le régime a peur d'Otpor, comme le régime polonais avait peur de Solidarnosc. On peut corrompre les politiciens de l'opposition, mais pas un mouvement social comme Otpor. Le but est d'agir ici, et non plus de fuir à l'étranger.» Pour Dragoljub Djuricic, agir ici, c'est d'abord continuer à faire de la musique dans ce pays incertain qui s'appelle encore la Yougoslavie, et ce Monténégrin de Belgrade n'a pas plus l'intention de renier ses origines que de quitter la capitale serbe.

ZÜrcher Theater Spektakel, du 17 août au 3 septembre (rés. du lu au ve, de 10 h à 18 h au: 01/221 22 83 ou de 16 h à 20 h au: 01/216 30 30).