Un espace restreint est souvent suffisant pour inventer un monde. C'est fort de ce principe que Daniel Kurjacovic, curateur invité de la Kunsthalle de Zurich a proposé à six artistes – Georges Adéagbo, Dominique Gonzalez-Foerster, Ilya et Emilia Kabakov, Claude Levêque, Nedko Solakov, Nari Ward – d'imaginer une pièce qui soit le reflet d'un univers. De générations différentes et d'appartenances culturelles diverses, les artistes sollicités ont répondu par un large éventail de suggestions.

L'exposition Ein Raum ist eine Welt aborde aussi bien les données politiques que la dimension du rêve, fait allusion à des concepts moraux tels que la tentation ou la fascination, ou évoque autant le train-train quotidien que l'angoisse des choix à effectuer. Tous les artistes ont eu recours à l'installation pour s'exprimer. Ein Raum ist eine Welt n'avait toutefois pas pour but d'explorer le genre de l'installation. Dans le même ordre de réserve, on notera que si une chambre peut accueillir un monde, elle singularise aussi une sorte d'enfermement.

Le couple ukrainien Ilya et Emilia Kabakov a par exemple conçu un local que le visiteur ne peut pénétrer mais dont il peut observer l'intérieur par trois fenêtres. Local au sol sombre et aux murs froids dans lequel sont alignées deux rangées de lutrins. Des dessins et de petites partitions musicales sont posés sur ceux-ci. L'installation évoque la situation, sous régime communiste, des habitants des appartements communautaires, artistes compris. Avec ce que cela suppose comme contrainte pour la créativité et la vie de tous les jours. Jamaïcain de New York, Nari Ward oppose, de son côté, deux mondes. Celui des pauvres, des sans domicile fixe, symbolisé par un long couloir tapissé d'habits usagés qui forme comme un cocon, comme une matrice maternelle et protectrice. Et celui des nantis, des possédants, de ceux qui ont le pouvoir, représenté par tout un réseau de barbelés qui enserre le cocon. Le drame de l'affaire, c'est qu'au fond de cette matrice gît le désir de puissance, d'expansion, de progrès, représenté par une multitude de fioles remplies de sang de cheval. Or cette source d'énergie est le potentiel susceptible de faire passer un pauvre dans l'autre camp. Et c'est de cette alternative – être l'écrasé ou l'écraseur – que nous entretient Nari Ward.

Pour échapper à ce type de contingences, d'autres artistes ont préféré concevoir des espaces pour le rêve. Eclairé par de la lumière noire, qui en fait ressortir la blancheur fantomatique, le cube de tissu du Français Claude Levêque semble suspendu dans l'espace. Cette impression d'irréel est accentuée par le souffle d'un ventilateur invisible qui fait onduler le voile translucide. Mais en regard de cette béatitude accordée sans condition, le Bulgare Nedko Solakov laisse entendre, quant à lui, que la part du rêve est parfois tributaire du hasard ou de choix à effectuer. C'est d'ailleurs face à pareil dilemme qu'il laisse le visiteur. Celui-ci ne peut en effet que découvrir qu'une des deux parties de l'espace qu'il a aménagé. Un cerbère veille à ce qu'aucun petit curieux ne s'offre la double opportunité. Autant dire que cela joue sur la frustration.

Au contraire, le Béninois Georges Adéagbo, qui vit et travaille à Cotonou, a choisi, lui, l'abondance; entremêlant sa culture africaine et les apports occidentaux. Son espace est envahi, du sol jusqu'au haut des murs, d'objets, d'instruments de musique, de peintures, de sculptures, de textes de réflexion et de coupures de journaux qui abordent des problèmes aussi divers que la mémoire, la nécessité de l'eau, la marche du monde ou des questions philosophiques. Cette pléthore d'informations impose de devoir faire la part des choses. Et Adéagbo de souligner que «ceux qui ont la capacité d'observer et d'analyser, ont le devoir d'émettre des jugements pour guider les autres; tels les artistes et les journalistes». Tout en ayant opté pour une mise en scène totalement différente, la Française Dominique Gonzalez-Foerster ne saurait démentir cette assertion. Puisque, ayant opté pour l'essentiel, elle n'a meublé son espace – outre des jeux de lumière – qu'avec un radio-réveil, un téléphone, une télévision et la mise à disposition, chaque jour, de l'édition quotidienne du journal Le Temps. Bien vu! Tant votre journal préféré est un monde à lui tout seul.

«Ein Raum ist eine Welt».

Kunsthalle Zürich (Limmatstrasse 270, tél. 01/272 15 15). Ma-ve 12-18h,

sa-di 11-17h. Jusqu'au 21 octobre.