Pas de programme au rabais, aucune déclinaison virtuelle, loin de l’essence collective du cinéma. Christian Jungen, directeur artistique du Zurich Film Festival (ZFF), voulait que la 16e édition de la manifestation qu’il dirige pour la première fois soit royale, loin de la sinistrose ambiante en matière d’offre culturelle. Pari gagné: même si le ZFF accueillera moins d’invités que de coutume (Johnny Depp, Ray Parker Jr., Juliette Binoche, Maïwenn et Kad Merad devraient néanmoins êtres présents), ce ne sont pas moins de 165 films – seulement six de moins que l’an dernier – qui seront montrés ces onze prochains jours.

Le ZFF a depuis ses débuts traîné une image d’opulence, de suprématie des sponsors et de bling-bling, voire d’arrogance. On a pu parfois avoir l’impression que le cinéma passait au second plan, que faire venir des stars de la trempe d’Arnold Schwarzenegger, Sylvester Stallone, Glenn Close, Kristen Stewart, Jake Gyllenhaal ou Hugh Grant était au moins aussi important que de mettre en lumière des films peinant pour certains à se frayer un chemin dans le circuit des salles. A voir Christian Jungen exposer les grandes lignes du festival 2020, on peut légitimement espérer un changement. «Le festival est là pour les films, et non l’inverse. On part du cinéma et pas des stars», assure-t-il.

Attirer les Romands

Critique de cinéma affûté – il fut responsable de la rubrique culturelle de la NZZ am Sonntag et rédacteur en chef du magazine Frame – doublé d’un fin connaisseur de la géopolitique du cinéma mondial, le Zurichois était taillé pour le job. Car s’il s’agit là de l’aboutissement d’une carrière qui l’a toujours vu défendre un cinéma d’auteur ouvert sur le grand public, le ZFF est aussi depuis plusieurs années majoritairement détenu par le groupe NZZ, à savoir l’éditeur pour lequel il travaillait.

Depuis sa création, en 2005, le festival peine à attirer un public romand, alors que pour certains producteurs français ou américains, il était devenu un rendez-vous essentiel dans la carrière d’un film – Green Book y avait par exemple connu sa première européenne dans la foulée de sa sélection à Toronto, avant de recevoir l’Oscar du meilleur film. Sans parler de son importance pour les marchés germanophones – une compétition est d’ailleurs dévolue aux longs métrages alémaniques, allemands et autrichiens. Christian Jungen parviendra-t-il à enfin attirer les Welsches? Toujours est-il que pour la première fois, le ZFF a organisé une conférence de presse en terres romandes, en l’occurrence à Caux, dans le chalet du Montreux Jazz Festival (MJF). Une manifestation qui, elle, attire chaque été un large public d’outre-Sarine.

Au sujet de l'exposition «Art et cinéma» à la Fondation de l'Hermitage: Portrait du cinéma en art total

Si Mathieu Jaton, le boss du MJF, a accueilli son homologue zurichois, ce n’est pas uniquement par altruisme. Le Fribourgeois animera mercredi 30 une master class avec Ray Parker Jr., l’interprète de la chanson-titre de Ghostbusters (1984), à l’occasion de la projection du documentaire Who You Gonna Call? Cette rencontre fait partie d’un colloque de deux jours, SoundTrack_Zurich, consacré à la musique de film. Autre initiative intéressante, The Zurich Summit invite des professionnels, samedi 26, à réfléchir sur les conséquences de la crise sanitaire et à dresser des perspectives pour l’avenir.

La France à l’honneur

Avec 38 premières mondiales, internationales ou européennes, Christian Jungen est heureux, en cette année difficile pour les distributeurs et les exploitants, de projeter des films attendus, à l’image d’ADN, de la Française Maïwenn, qui aurait dû être en compétition à Cannes. Il voit plusieurs fils rouges dans sa sélection, il évoque des quêtes identitaires et de jeunes protagonistes luttant pour trouver leur place dans le monde. Il est ravi, sans avoir été volontariste, de constater que 58% des productions retenues ont été réalisées par des femmes, avant d’évoquer des documentaires arrivés à la dernière minute. A l’image de 76 Days, tourné durant les 76 jours qu’a duré le confinement dans la région de Wuhan, ou de I Am Greta, racontant de manière inédite comment une jeune écolière est devenue une icône de la lutte contre la menace climatique.

Dans le sillage de Green Book, le nouveau directeur artistique cite encore The Father, un drame familial qui semble déjà faire partie des favoris dans la course aux Oscars. Face à Anthony Hopkins jouant un vieil homme atteint de la maladie d’Alzheimer, on retrouve Olivia Colman, qui interprète Elisabeth II dans la série The Crown, à laquelle le festival remettra un Golden Eye Award. Outre un hommage à Maïwenn et les premières alémaniques de plusieurs films récents, cinq longs métrages français seront montrés en primeur, dont 5ème Set, drame sportif de Quentin Reynaud sur un tennisman incapable de décrocher, ou Les Deux Alfred, la nouvelle comédie douce-amère de Bruno Podalydès. Quant au cinéma suisse, il sera dignement représenté par Rolf Lyssy, Petra Volpe, Bettina Oberli, Rolando Colla et Stefan Haupt.


16e Zurich Film Festival, du 24 septembre au 4 octobre.