Daniel Pennac a la voix qui porte, celle, chaleureuse, du professeur de français qu'il a été pendant vingt-cinq ans. Le succès de la saga Malaussène (Au bonheur des ogres, La Fée Carabine, etc.) lui a permis de quitter les salles de classe en 1995 pour se consacrer à l'écriture. Mais ce passionné de lecture a toujours gardé l'école au cœur. Dans Comme un roman, il établit les dix droits imprescriptibles du lecteur (le droit de ne pas lire, le droit de sauter des pages, le droit de lire n'importe quoi, etc.). En 2007, il reçoit le Prix Renaudot pour Chagrin d'école, un retour sur son passé de cancre. Il est le président d'honneur du Livre sur les quais à Morges, qui se tient du 5 au 7 septembre. A cette occasion, il se rendra dans les classes et rencontrera ses lecteurs.

Le Temps: En 1992, vous avez établi la liste des dix droits imprescriptibles du lecteur. Si vous deviez faire cette liste aujourd'hui, seraient-ils différents?

Daniel Pennac: Non, je ne les changerais pas. Par contre, je les préciserais. Les gens ont cru que ces droits se limitaient à leur énonciation alors qu'ils étaient des titres de chapitres d'un livre. Le droit de ne pas lire, par exemple, qu'est-ce que c'était? C'était une leçon que je faisais avec mes élèves après les avoir réconciliés avec la lecture quand eux-mêmes se payaient la tête de leurs copains qui ne lisaient pas. Je leur disais, est-ce que nous sommes fondés à décider que toute intelligence qui se respecte soit une intelligence de lecteur? Il existe beaucoup d'autres modes d'intelligence.

La lecture à voix haute?

J'avais pour élèves des non-lecteurs revendiqués. Je leur disais: «Très bien, je vais vous lire moi.» C'était évidemment pour les réconcilier avec la lecture à voix basse. Le but était qu'à un moment donné, ils me congédient. C'est absolument délicieux d'être congédié à ce moment-là. «Je vais finir seul, M'sieur!»

Le droit de lire n'importe quoi?

J'avais des élèves qui lisaient des livres de la collection Harlequin où on voit un médecin irréprochable rencontrer une infirmière méritante. Ce n'est pas mal en soi, il vaut mieux qu'ils lisent ça que rien. Surtout si, partant de cette base, on leur propose ensuite des lectures qui les font entrer en littérature. A un lecteur de la collection Harlequin, vous proposez la lecture du Docteur Jivago. Qu'est-ce que raconte Le Docteur Jivago? Un docteur épatant rencontre une infirmière irréprochable. Sauf que là, entre en scène un certain Monsieur Pasternak qui nous fait dans le même temps le tableau de la révolution d'Octobre.

Pourquoi est-il important de donner le goût de lire aux enfants?

Parce que l'être humain est un animal mythologique. Depuis Sophocle, cela a toujours été notre première tentative d'explication du réel. Dans ce que j'appelle le besoin de narration, il s'agit en fait d'un besoin d'explication métaphorique du réel. Les enfants dès qu'ils ont accès au langage deviennent naturellement métaphysiciens.

La lecture est un terrain pour alimenter ce besoin d'histoires?

Il n'est pas le seul. Mais ce que la lecture a d'irremplaçable, surtout dans nos langues qui ne sont pas idéogrammatiques, c'est le passage du signe au sens. Quand l'enfant comprend que des signes qui ne signifient rien en eux-mêmes, qui lui sont totalement étrangers, puissent vouloir dire maman - c'est-à-dire la personne qui lui est le plus proche -, il fait le voyage le plus gigantesque de son évolution. Il n'y a qu'à voir l'enthousiasme démesuré des enfants quand ils commencent à lire, ils veulent tout déchiffrer! Le bonheur du décryptage du signe au sens est vraiment le fond émotionnel de toutes les lectures que nous faisons. Bien avant de nous intéresser au sens, au récit, il y a toujours au fond de nous cet espèce de miracle. Cela ne se guérit pas. C'est pourquoi je dis toujours qu'un enfant qui prétend être en rupture avec la lecture est toujours récupérable.