Daniel de Roulet et la beauté glaçante du bleu radioactif

«Le Démantèlement du cœur» conclut la saga nucléaire initiée il y a 20 ans par l’auteur genevois. Entre fascination et effroi

Genre: roman
Qui ? Daniel de Roulet
Titre: Le Démantèlement du cœur
Chez qui ? Buchet/Chastel, 208 p.

«On se sépare difficilement de personnages qui nous ont accompagné si longtemps. C’est pour cela qu’il me fallait les «tuer». Le plus difficile a été de faire disparaître Max, parce qu’il est le plus proche de moi.» Daniel de Roulet parle devant un ristretto dans un café genevois. Il vient de mettre le point final à une saga de dix romans débutée il y a plus de vingt ans. Le Démantèlement du cœur clôt ainsi «La Simulation humaine», une épopée sur l’énergie nucléaire, d’Hiroshima à Fukushima, de la fougue des pionniers au laisser-aller criminel des marchands de l’atome.

Plusieurs titres de cette vaste construction romanesque ont rencontré un large écho et connu de nombreuses traductions, comme Kamikaze Mozart en 2007 ou Fusions en 2012, la catastrophe de Fukushima venant rattraper la fiction et braquer une nouvelle lumière sur le projet balzacien du Genevois. Au fil des romans, le lecteur devient proche de deux familles – l’une japonaise, les Tsutsui, l’autre européenne, les vom Pokk –, traversées par les transes et les drames de l’aventure nucléaire.

Le Démantèlement du cœur est dédié à la mémoire du directeur de la centrale de Fukushima, Masao Yoshida (1955-2013), l’homme qui a refusé l’ordre d’évacuation pour éviter une catastrophe nucléaire. A l’annonce de son décès, les communiqués se sont empressés de préciser que le cadre était mort d’un cancer qui avait commencé avant le tremblement de terre et le tsunami. Daniel de Roulet soupire: «On a même été jusqu’à dire qu’il avait fait le choix de ne pas évacuer la centrale parce qu’il se savait malade et qu’il n’avait donc plus rien à perdre… Qu’il ait été malade ou pas, n’enlève rien à l’héroïsme de sa décision et de son action. Cet homme a sauvé Tokyo et l’humanité.»

Effroi et fascination, ces deux pôles ne cessent de traverser la saga et l’on sent bien qu’ils dirigent et le regard et la plume de l’écrivain: «La découverte par Lise Meitner, à Noël 1938, de l’énergie qui se dégage de ce que l’on appellera la fission nucléaire, représente la plus grande invention du XXe siècle. Toute l’électronique découle de là.» La minute M de la découverte scientifique, le processus qui y mène, les personnages qui s’y consument, leur destin souvent cruel ou incompris, les questionnements moraux qui s’imposent à toute personne impliquée de près ou de loin à l’atome et a fortiori à la bombe constitueront donc le vivier d’inspiration de l’écrivain: «La science mérite une saga, me suis-je toujours dit. Les scientifiques sont des héros d’épopée.» Comment rester humain alors que l’on a découvert la possibilité d’anéantir les humains est l’une des questions qui parcourt «La Simulation humaine».

Lise Meitner était l’un des personnages de Kamikaze Mozart: «Qu’elle n’ait pas obtenu le Prix Nobel et que son collègue masculin Otto Hahn lui ait été préféré est d’une grande injustice», rappelle Daniel de Roulet. Dans le café genevois, en cette journée de bise printanière, il revient sur la façon dont la découverte de la physicienne autrichienne a fait le tour du monde scientifique de l’époque en à peine quinze jours. Tous les chercheurs comprennent alors que cette nouvelle énergie peut servir à une bombe militaire d’une puissance inédite. Albert Einstein prend son téléphone et demande à parler au président américain Franklin Roosevelt. Le projet Manhattan est lancé peu de temps après dans le désert de Los Alamos pour fabriquer la bombe. Lise Meitner refusera d’y participer. Robert Oppenheimer, autre héros de Kamikaze Mozart, sera le directeur du programme.

Effroi et fascination. Daniel de Roulet croit dans la capacité unique de la fiction pour joindre des points de vue opposés qui vont parfois jusqu’à cohabiter au cœur d’une même personne. En journaliste qu’il a été, le romancier se constitue avant chaque livre une documentation solide: «Je me rends toujours sur place. J’ai sillonné Los Alamos de long en large, compulsé les archives de leur bibliothèque. J’ai même ramené un peu de sable radioactif sur l’emplacement des essais atomiques.»

Il n’est pas retourné à Fukushima depuis l’accident nucléaire du 11 mars 2011. Il s’est basé sur de précédents voyages et sur les minutes des échanges entre les autorités de surveillance nucléaire japonaises et américaines dans les journées qui ont suivi le drame. «Des échanges dont chaque mot est empreint de panique», précise l’écrivain.

Et puis Daniel de Roulet a travaillé lui-même dans une centrale nucléaire comme informaticien, dans les années 1970. Tenu par un devoir de confidentialité, il précise simplement qu’il s’agissait d’une centrale suisse. «J’ai été frappé par l’inconfort des employés de la centrale à travailler là. J’ai vu des slogans antinucléaires écrits sur les murs, dans les bureaux. Une enquête en France a mis en chiffres par la suite cette gêne, voire ce refus: 92% des employés du nucléaire voudraient travailler ailleurs.» L’écrivain sait qu’il a écrit «La Simulation humaine» en partie pour ces anciens collègues. «Je les avais sur mon épaule pendant l’écriture. Ils sont sans doute peu nombreux à m’avoir lu. Les scientifiques n’aiment pas trop la fiction en général.»

Sur l’autre épaule de l’écrivain, les victimes d’Hiroshima et, depuis 2011, celles de Fukushima. «Il y a plusieurs années, j’étais au Japon pour présenter un de mes romans, Gris-bleu, dans les universités. J’ai lu un passage où un des personnages, un Japonais, créait un jeu vidéo dont le but était de larguer des bombes sur les villes japonaises. Au moment des questions, un étudiant m’a calmement demandé: «Qu’est-ce que vous diriez d’un jeu vidéo qui se déroulerait dans un camp de concentration?» Silence dans le café genevois. L’écrivain poursuit: «Je pense que si j’ai continué à écrire «La Simulation humaine», pendant plus de dix ans ensuite, c’est pour répondre à ce jeune homme et tenter de le convaincre de ma totale bonne foi.»

Comment dire l’horreur? Daniel de Roulet l’exprime par la retenue, froide, clinique. Dans Le Démantèlement du cœur, on retrouve le personnage de Shizuko Tsutsui, scientifique de haut niveau, née le 9 août 1945 à Nagasaki, le jour où la bombe est tombée. Elle n’a jamais eu l’usage de ses jambes. L’écrivain, devant nous, poursuit: «Quand la bombe a explosé, les bébés ont jailli hors du ventre de leur mère, d’un coup. Deux mille femmes ont accouché comme cela, dans le chaos le plus total. Aveuglées par le flash nucléaire, elles ne pouvaient pas voir leur bébé.»

Dans Le Démantèlement du cœur, Shizuko Tsutsui se tient devant une piscine d’un bleu irréel, «aucun ciel au monde ne renvoie pareil reflet, aucun éclairage nocturne dans une piscine hollywoodienne ne produit la même couleur». Il s’agit de la piscine de refroidissement du cœur de la centrale de Malville en France. Ce bleu si particulier, appelé bleu de Tcherenkov, s’imprime sur la rétine du lecteur. Tache indélébile d’une folie qui s’achève. «Au moment de la catastrophe de Tchernobyl, la mise en cause du mauvais état des infrastructures soviétiques avait permis de ne pas remettre en cause l’énergie atomique. Avec Fukushima, ce n’est plus possible.» La légende d’une énergie propre et saine est, selon Daniel de Roulet, définitivement tombée.

Le Démantèlement du cœur s’attache à la décomposition du mythe, à son hideuse saleté. Le fils de Shizuko, Mirafiori, compte parmi les sacrifiés de Fukushima. C’est la mafia japonaise, les Yakuzas, qui s’occupe du recrutement de ceux qui sont envoyés dans la fournaise radioactive. Les basses oeuvres sont toujours déléguées à des sous-traitants. «Quand une technique implique de sacrifier des humains, c’est que l’on est entré dans un système totalitaire, disait déjà Hannah Arendt», glisse Daniel de Roulet, dans un murmure.

A côté du bleu de la piscine nucléaire, une autre couleur s’inscrit dans le cœur du lecteur, c’est le blanc de la neige qui est tombé sur la zone radioactive dans les villages autour de la centrale de Fukushima. Blanc comme le rêve paisible dans lequel Mirafiori l’irradié s’enfonce, paisiblement.

Daniel de Roulet sera à la Librairie du Boulevard à Genève (34 rue de Carouge) le mardi 29 avril 2014 à 17h30 . Et au Salon du livre de Genève dès le vendredi 2 mai (programme sur www.salondulivre.ch)

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Daniel de Roulet

«Quand la bombe a explosé, les bébés ont jailli du ventre de leur mère»

«Je me suis toujours dit que la science méritait une épopée»