C’est la question qui taraude le landerneau politique genevois: pris dans la tourmente de ses affaires, Pierre Maudet démissionnera-t-il après le 29 juin? A cette date, le conseiller d’Etat entrera en effet dans sa huitième année de magistrature et aura donc droit à une pension annuelle de 89 161 francs. Un site internet propose même un compte à rebours affichant le temps que doit encore attendre le PLR pour toucher sa rente. Dans ce contexte, les Vert’libéraux genevois ont lancé en mars une initiative populaire pour abolir ces pensions.

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Au-delà de la Genferei, le cas Maudet met en lumière un profond changement de pratique. Longtemps vues comme garant de l’indépendance des élus vis-à-vis des intérêts privés, les rentes à vie cossues des conseillers d’Etat sont aujourd’hui perçues comme des avantages inacceptables. Le sujet est sensible depuis plusieurs années et les cantons, les un après les autres, abandonnent le système. Le Jura l’a fait en 2017. Du côté du Valais, les conseillers d’Etat élus après le 1er janvier 2015 ne toucheront pas de pension à vie. Le PDC Jacques Melly et la socialiste Esther Waeber-Kalbermatten seront les derniers à en bénéficier.

«Une question d’exemplarité»

C’est maintenant au tour de Fribourg de se diriger vers une telle suppression. En juin, le Grand Conseil se prononcera sur une motion déposée en mai 2018 par le PLR Romain Collaud et l’UDC Nicolas Kolly allant dans ce sens. «Alors que l’on demande à tout un chacun de se montrer flexible et mobile dans sa vie professionnelle, maintenir de tels privilèges n’est plus possible, plaide Nicolas Kolly. C’est aussi une question d’exemplarité, alors que les employés de la fonction publique vont devoir consentir des sacrifices sur leur retraite dans le cadre de la révision de leur caisse de pension.» Le Conseil d’Etat fribourgeois lui-même s’est déclaré ouvert à cette modification.

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Cette évolution générale est saluée par le conseiller national Philippe Nantermod, qui, alors député, fut le fer de lance de la suppression de ces rentes viagères en Valais. «Ces pensions dataient d’une époque où il n’y avait pas encore de 2e pilier. Aujourd’hui, il serait surréaliste de les maintenir, voire choquant.» Le PLR précise qu’il ne s’agit en aucun cas de supprimer la retraite des élus, mais de les mettre au niveau de celles du reste de la société.

Encore sept cantons

Si Fribourg devait franchir le cap, il ne resterait plus que sept cantons à offrir une rente viagère aux anciens membres de gouvernement. Trois sont en Suisse romande (Genève, Neuchâtel et Vaud), les autres étant Berne, les Grisons, Schwytz et le Tessin. Les dispositifs sont néanmoins différents. Par exemple, Genève octroie une pension dès huit ans de fonction. Sur Vaud, il faut avoir siégé cinq ans en cas de non-réélection et dix ans si départ volontaire. Dans les deux dispositifs, la rente est progressive.

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«Les rentes à vie vont finir par disparaître partout», prédit l’ancien conseiller d’Etat vaudois François Marthaler, même s’il assume le principe d’une pension qui lui a, notamment, permis de lancer une entreprise d’ordinateurs durables. «Le système devient difficilement tenable, avec des politiciens élus de plus en plus jeunes et qui siègent de moins en moins longtemps, analyse l’écologiste. Le tournus est accentué par le non-cumul et la limitation des mandats et une certaine forme de dégagisme ambiant.»

Symbole du politicien de milice

Le changement du modèle de carrière politique en Suisse est confirmé par le politologue Andrea Pilotti: «Auparavant, les politiciens arrivaient souvent au terme de leurs mandats à l’âge de la retraite. Dorénavant, il n’est pas rare que certains partent très jeunes.» Et de citer l’emblématique cas de Ruth Metzler, retraitée du Conseil fédéral à 40 ans. Mais le chercheur de l’Université de Lausanne observe également d’autres tendances qui expliquent l’abandon de ces pensions à vie: «D’une part, suite aux succès de l’UDC, l’image traditionnelle du milicien, œuvrant pour la communauté sans attendre un retour financier, est à nouveau valorisée comme élément incontournable de la culture politique suisse. D’autre part, il y a aussi un libéralisme économique qui pousse aujourd’hui à scruter de plus en plus attentivement les dépenses de l’Etat, donc les avantages des élus.»

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L’historien Olivier Meuwly rappelle que la question des rémunérations des politiciens a toujours été compliquée en Suisse. «Déjà au XIXe, c’était un débat brûlant, lorsque le salaire de conseiller fédéral était misérable. Certains se sont accrochés au pouvoir faute de solution de retraite ou, à l’inverse, quittaient le gouvernement pour un poste mieux rémunéré, à l’image de Numa Droz, qui devint directeur du Bureau international des transports.» Aujourd’hui, l’historien met néanmoins en garde contre un risque de perte d’attractivité de la fonction: «Il est dans l’air du temps de vouloir retirer le moindre privilège aux hommes politiques. On passe au crible leurs invitations, leurs voyages… Mais est-ce vraiment un privilège que de risquer de se retrouver au chômage après une non-élection?»