Le 7 février 1971, les femmes obtenaient le droit de vote et d'éligibilité au niveau fédéral après une longue campagne. Nous consacrons une série d'articles à cette conquête politique et sociale. 

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En tant que cheffe du Département fédéral de justice et police (DFJP), Karin Keller-Sutter est responsable de la commémoration des 50 ans de l’introduction du suffrage féminin, qui a été reportée au 2 septembre. La Saint-Galloise rechigne à parler de féminisme, qu’elle préfère pratiquer par les actes: 10 des 17 membres de son état-major sont des femmes. Interview et portrait de sept de ses collaboratrices et collaborateurs, dont le choix est subjectif.

Le Temps: Dans deux livres qui viennent de paraître, la romancière Camille Laurens et l’avocate Gisèle Halimi, récemment décédée, parlent de la «malédiction d’être née fille». Avez-vous eu un jour ce sentiment?

Karin Keller-Sutter: Franchement, non. J’ai grandi avec trois frères aînés et j’ai été éduquée comme eux. Je n’ai donc pas eu le sentiment d’être différente. De toute façon, mes frères ne voulaient pas d’une petite fille qui pleure! Ce n’est qu’à l’adolescence que j’ai pris conscience qu’il existait des clichés de genre contre les femmes.

Lesquels, par exemple?

Mon père m’a parfois demandé: «Karin, tu peux me faire un café?» alors qu’il y avait mon frère juste à côté de moi. Comme si la femme était la servante de l’homme… Je ne lui ai pas servi ce café. Mon père était conservateur et parlait des «limites biologiques des femmes, dont le rôle était d’éduquer les enfants». Mais d’un autre côté, il m’a toujours conseillé de rester indépendante financièrement d’un homme.

La Suisse n’a-t-elle été qu’une demi-démocratie jusqu’en 1971?

Je ne le formulerais pas ainsi. Les pères fondateurs de la Suisse moderne en 1848 ont eu un courage admirable en jetant les bases de ce pays démocratique alors que les empires s’écroulaient autour de nous. C’était une révolution qu’il faut apprécier à sa juste valeur. C’est ensuite que la Suisse a raté le virage du suffrage féminin lorsque les autres pays l’ont introduit, à commencer par la Nouvelle-Zélande en 1893. Mais il est intéressant de constater que si les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1971, ce long combat leur a permis de se politiser bien auparavant. L’exemple d’Emilie Kempin-Spyri le montre, cette docteure en droit qui à la fin du XIXe siècle a recouru en vain au Tribunal fédéral pour obtenir le brevet d’avocate et le droit de plaider devant un tribunal.

Vous souvenez-vous de la votation en 1971?

Non, j’avais 7 ans et j’étais trop jeune. C’est plus tard que je me suis rendu compte que j’étais née sans aucun droit civique! C’était d’autant plus choquant que ma mère, qui travaillait jour et nuit tout en élevant ses quatre enfants, était la colonne vertébrale du restaurant qu’exploitaient mes parents. Il a même fallu attendre 1988 pour obtenir l’égalité des conjoints dans le droit du mariage.

Quelles inégalités concrètes faut-il aujourd’hui encore supprimer?

L’égalité juridique est désormais établie. Mais il faut encore progresser sur le plan de la conciliation des vies professionnelle et familiale pour que les partenaires d’un couple puissent s’y épanouir. Il reste beaucoup à faire dans les structures parascolaires pour réaliser l’égalité des chances. Aujourd’hui, je constate que les hommes veulent s’investir dans leur rôle de père et que les femmes veulent poursuivre leur carrière professionnelle lorsqu’elles deviennent mère. Je suis depuis toujours aussi très engagée dans la lutte contre les violences domestiques et contre les femmes. Une prochaine étape sera une table ronde réunissant ce printemps tous les acteurs de cette lutte, dans les cantons et au niveau de la Confédération, cela dans le but de mieux protéger les victimes.

Vous avez toujours été opposée aux quotas, mais vous avez composé un état-major avec une majorité de femmes. Est-ce votre féminisme à vous?

Oui, peut-être! Sur 17 personnes, 10 sont des femmes. Pour moi, c’est une évidence que d’engager des femmes qualifiées. Aujourd’hui, les femmes sont bien formées, elles sont majoritaires dans les universités et les mesures prises dans la conciliation des vies professionnelle et privée vont accélérer leur accès à des postes à responsabilité. Même si toutes ne rêvent pas de devenir conseillère fédérale!

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Pourquoi rechignez-vous tant à vous qualifier de «féministe»?

J’ai toujours préféré parler d’égalité des chances. Dans une société libérale comme la nôtre, le rôle de l’Etat consiste à garantir celle-ci dès la naissance de toutes et de tous les citoyens.

Les femmes gouvernent-elles différemment des hommes?

Les femmes ont parfois une sensibilité différente de par leur trajectoire de vie, mais à la fin c’est toujours la personnalité qui est déterminante. Nous devons veiller à ne pas tomber dans les clichés de genre. J’ai connu des hommes très émotionnels, désordonnés et pas analytiques du tout! Des traits de personnalité que les stéréotypes attribuent plutôt aux femmes.

On vous a décrite en «dame de fer». Cela vous énerve ou vous fait sourire?

Ce cliché ne m’énerve plus. Il date de mon élection, à l’âge de 36 ans, au Conseil d’Etat saint-gallois comme cheffe de Justice et Police. Je crois qu’on colle plus facilement de telles étiquettes aux femmes qu’aux hommes. Je pense être une femme de convictions, et non pas une girouette. J’ai été élue au Conseil fédéral pour mes compétences de bâtisseuse de ponts cherchant toujours des solutions.

Où en sera la cause des femmes en 2050?

J’espère qu’il n’y aura plus d’interview à ce sujet car l’égalité aura été réalisée. Je crois à une nouvelle génération d’hommes consciente que la libération des femmes sert aussi leur cause: ils ont moins de pression si toutes les responsabilités sont partagées.