Ces temps-ci, Romeo Cerutti est un homme très demandé chez Credit Suisse. Après la débâcle à hauteur de plusieurs milliards du hedge fund Archegos et du fonds Greensill, la banque fait les gros titres depuis des semaines. Le CEO Thomas Gottstein et le président Urs Rohner sont certes dans l’œil du cyclone, le chef de la banque d’investissement Brian Chin et la responsable des risques Lara Warner ont certes pris la porte, mais c’est à un homme qu’il revient d’évaluer les répercussions légales et de remettre la banque à flot: Romeo Cerutti, le General Counsel du Credit Suisse. Servant à gérer les crises en situation compliquée, son job comporte cependant d’autres tâches encore.

Problèmes de durabilité, réglementations, transparence, compliance, éthique: désormais les entreprises doivent satisfaire à une quantité d’exigences. Aux manettes, le/la juriste en chef de l’entreprise, le General Counsel. Il ne suffit pas d’être avocat. Maria Varsellona, German Grüniger, Katja Roth Pellanda et Judith Bischof tombent d’accord: il faut agir comme un partenaire d’affaires stratégique. Elles et il sont General Counsels, autrement dit «directeurs juridiques», chez ABB, Implenia, Zurich et Ruag. De grandes entreprises multinationales, avec tout ce que cela comporte d’exigences aussi nombreuses que complexes.

«Une directrice juridique doit pouvoir faire état d’un vaste savoir-faire, d’une capacité de compréhension rapide, d’une réflexion en réseau et d’esprit de décision», juge Judith Bischof, General Counsel chez Ruag International Holding. Avec ses 9000 collaborateurs, ce groupe technologique est actif dans l’aéronautique, l’astronautique et la défense. En 2018, quand Judith Bischof est passée d’Ascom à Ruag, un défi inhabituel l’attendait: à la suite de l’attaque de hackers rendue publique en 2016 contre ses IT (technologies de l'information) intriquées avec celles de l’Administration fédérale, Ruag a été subdivisée en 2018 en une société suisse et une internationale: partenaire technologique de l’armée suisse au niveau national, axée sur l’aérospatiale à l’international. Et diverses unités d’activité ont été désinvesties.

«En raison de la crise sanitaire, le processus n’est pas achevé. Du fait des répercussions négatives sur la division construction d’aérostructures, nous sommes chez Ruag International face à des restructurations initialement imprévisibles», admet Judith Bischof. Son travail quotidien est fait de réunions, en ligne ces temps-ci. «Mais lors de transactions ou de négociations cruciales, j’aime bien être moi aussi au front.» Le travail est tellement varié que «la prise continuelle de décisions fait partie de mon quotidien».

Exercices de pompiers

Pour German Grüniger, General Counsel chez Implenia, la journée en télétravail commence à 6h30, un peu plus tard qu’au bureau. Il s’agit d’abord de dépouiller tranquillement les courriels. «Ensuite, les sujets de réflexion se succèdent sans relâche. Un problème en Suède, un problème en France. Puis le CEO exprime un souhait. Ensuite, c’est le tour du chef des finances.» Avec ses 8500 salariés, l’entreprise de construction est «comme un navire de croisière ou un train en marche. Les projets avancent, les affaires tournent, personne ne m’attend.» Les journées sont longues, le travail se poursuit sept jours sur sept. Mais celui qui apprécie les cadences serrées et la diversité des exigences se trouve dans son élément. Le job plaît manifestement à German Grüniger: «J’aime les exercices de pompiers.»

Pourtant, l’an dernier, il est presque arrivé à la limite quand, pour un gros projet en Suède, on a vu une situation qui devenait un risque pour l’ensemble de l’entreprise. «On avait pris des mesures, on avait une task force, mais le plan de gestion de crise n’a pas marché.» German Grüniger a eu l’impression d’être sur un navire en train de chavirer, où l’équipage ne fait pas ce que le commandant lui ordonne. Une accumulation de fautes et d’obstacles avait provoqué la situation. «Le projet avait un énorme retard, la pandémie était là, les frontières fermées, les mauvaises personnes au mauvais endroit et les informations essentielles avaient été sérieusement enjolivées.» Le General Counsel d’Implenia est fier qu’en dépit de tous ces revers une solution ait été trouvée. Dans son rôle, il est évidemment utile de prendre les problèmes à bras-le-corps.

Avant de passer chez Implenia, German Grüniger travaillait au sein d’une étude. «J’ai longtemps eu l’impression que les avocats maison n’aimaient pas s’exposer. Que quand ça chauffe, ils cherchent un intervenant externe.» Or le travail de General Counsel comporte un éventail de tâches beaucoup plus vaste que celui d’un avocat. Outre le droit du travail, les fusions & acquisitions et les autres sujets juridiques importants, le comportement éthique de l’entreprise est crucial, comme l’a montré l’initiative «Multinationales responsables». «Il ne suffit pas de dispenser du conseil juridique, on est le sparring-partner de la direction, la conscience de l’entreprise.»

Risques et responsabilité

Autrefois, le rôle du General Counsel avait une définition étroite, son job était de protéger l’entreprise contre les risques juridiques. «Heureusement que ça a bien changé», se réjouit Katja Roth Pellanda, General Counsel chez Zurich Insurance Company. Avec ses 53 000 salariés, cet assureur international travaille dans tous les pays. «Aujourd’hui, on attend de nous une contribution active au développement et à la mise en œuvre de la stratégie d’entreprise. De manière générale, un directeur juridique doit avoir la capacité de prévoir des situations complexes, d’évaluer les risques, mais aussi d’indiquer précocement les solutions.» Le job exige un vaste savoir-faire mais présente aussi des opportunités de faire carrière jusqu’au sommet d’une grande entreprise. Urs Rohner, président du CS, avait été General Counsel, de même que Peter Kurer, ancien président d’UBS et de Sunrise Communications.

Katja Roth Pellanda est arrivée à Zurich en 2020. Auparavant, cette avocate avait notamment travaillé comme Head of Corporate Governance chez Novartis. Chez Zurich Insurance, elle est en perpétuel dialogue avec tous les départements de l’entreprise et aucune journée ne ressemble à la précédente. Le soutien à son équipe dans son «travail de conseil proactif et pragmatique», autrement dit dans l’art d’indiquer des solutions aux questions concrètes et d’évaluer les risques, joue un rôle central. Parmi ses tâches figurent aussi celles de développer encore la fonction juridique, d’identifier les tendances et de promouvoir les talents. Les thèmes D&I (Diversity & Inclusion) sont devenus essentiels, au même titre que les ESG (Environment, Social & Governance) et les investissements éthiques. «Ici, il s’agit souvent de principes importants d’équité, d’éthique et d’égalité.» Ce sont donc des sujets étroitement liés au rôle juridique, à la responsabilité envers la société, à la conscience de l’entreprise.

En matière de Diversity & Inclusion, ABB s’est également fixé des objectifs ambitieux qui tiennent à cœur à la General Counsel Maria Varsellona. «En développant le sujet de la diversité autour de la dimension LGBTQ+, nous empruntons des voies nouvelles pour notre entreprise.» Maria Varsellona travaille pour de grandes sociétés depuis vingt ans, précédemment pour Nokia, avant de prendre en novembre 2019 son poste chez ABB. La société emploie 105 000 salariés et est à l’œuvre dans plus de 100 pays.

Comme pour tout le monde, la pandémie a également marqué sa vie professionnelle. «Auparavant, je voyageais beaucoup.» En télétravail, elle consacre volontiers plus de temps à rester à disposition de ses collaborateurs, en plus des réunions virtuelles régulières. «C’est très important durant tout ce temps sans rencontres en tête-à-tête, sans occasions de discuter des choses de manière informelle devant l’assiette de midi ou devant la machine à café.» Elle voit son travail comme un «accord parfait». Un General Counsel doit être un avocat professionnel qui connaît toutes les lois et prescriptions qui comptent. Il doit jouer le rôle de gardien de but, trouver des solutions et, parfois, savoir dire non quand il n’y a pas d’autre moyen. Ensuite, il doit comprendre ce que vise l’entreprise et quels sont ses objectifs stratégiques.

Outre le passage à un travail entièrement numérisé, le plus grand défi est la réorientation complète de la division Droit et Compliance sur un nouveau modèle d’exploitation décentralisé. «Nous avons dû nous assurer que nous pouvions continuer de soutenir de notre expertise nos activités opérationnelles, qui sont nettement plus proches du client.» Il a notamment fallu réviser et simplifier le code de comportement. «En plus, nous avons veillé à ce que l’intégrité soit un élément cardinal de notre nouvelle stratégie de durabilité.»

Contre les prescriptions de compliance

Ces trois dernières années, Ruag a beaucoup investi dans la mise en place de processus de compliance, affirme Judith Bischof. «Ce faisant, nous sommes tombés sur un cas où plusieurs collaborateurs avaient enfreint les prescriptions de compliance et de gouvernance claires de l’entreprise.» Il y a eu des licenciements immédiats. Judith Bischof se dit heureuse d’avoir pu compter, en l’occurrence, sur le soutien de la direction générale et du conseil d’administration. Ce n’est qu’ainsi qu’il fut possible de traiter l’affaire en détail et de prendre les mesures nécessaires, sans parler de l’attention de l’opinion publique suscitée par ce cas. «J’ai été heureuse de voir qu’en matière de compliance, les directives de comportement zero tolerance et tone at the top n’étaient pas que du bla-bla.»

Lorsque, dans une grande entreprise, quelqu’un enfreint les règles de compliance, l’ensemble de l’entreprise se retrouve vite sous les feux de l’actualité. Et en particulier le General Counsel, le sparring-partner, la conscience de l’entreprise. Alors, il s’agit avant tout de piloter l’entreprise hors de la zone de tempête, si possible sans avaries. Pour le General Counsel du CS, Romeo Cerutti, une période plus sereine devrait se faire jour quand les ouragans actuels se seront calmés.