La défense de l’éolien de proximité

Vent Martin Senn veut capter le vent dans les Alpes

SwissWinds a choisi le Valais pour ses premiers projets

«Je suis entrepreneur dans l’âme.» Martin Senn, à la tête d’une petite entreprise employant 10 personnes, se trouve près de l’entrée du tunnel du Grand-Saint-Bernard, au pied d’un mât de 80 mètres de haut, bardé d’anémomètres. Ce mât de mesures, monté comme un échafaudage, permettra de déterminer la bonne hauteur de la pale qui brassera le vent et produira au moins 4,7 millions de kWh par an. De quoi largement alimenter en électricité l’entier du village de Bourg-Saint-Pierre et une partie du val d’Entremont.

«J’espère que l’année prochaine il y aura une éolienne à cet endroit», lance le patron de Swiss­Winds, qui se bat contre vents et marées depuis plusieurs années pour réaliser son vaste projet alpin. Quelque 160 turbines se trouvent sur les planches à dessin de la société, qui a connu des périodes de difficultés financières mais s’en est sortie grâce à l’acharnement de son patron, baroudeur un peu bourru, de retour d’Afrique à la fin des années 1990.

«Je suis d’origine lucernoise, par ma mère, et j’ai la tête dure», reconnaît Martin Senn, 53 ans. De l’opiniâtreté, il en faut pour convaincre autorités et écologistes de l’utilité de placer ces nouveaux moulins à vent dans les Alpes. Aujourd’hui, il a notamment pu associer dans l’aventure les autorités locales directement concernées, les services industriels de Genève (SIG) et les Forces motrices valaisannes.

«Nous sommes encore en phase d’investissement, constate l’homme à la barbe grise naissante. Peu m’importe que Swiss­Winds reste minoritaire dans les sociétés locales d’exploitation d’éoliennes, l’essentiel est de travailler avec les autorités et les bourgeoisies locales qui doivent pouvoir obtenir des retombées économiques directes. Une éolienne doit rapporter 20 à 25 000 francs par an à une commune et créer des emplois.»

La stratégie et les moyens engagés par SwissWinds sont différents des grands groupes électriques. «Je recherche, au préalable, le consensus avec la population et les autorités locales, explique Martin Senn. Le principe consiste à travailler main dans la main avec elles. Ce processus prend du temps, souvent jusqu’à un an, mais ce soutien est indispensable pour faire aboutir les projets».

L’autre particularité de la société, c’est sa spécialisation dans les implantations d’éoliennes dans le massif alpin, plus difficile d’accès, et offrant des conditions météorologiques complexes. Certaines éoliennes sont ainsi dotées d’un système de chauffage des pales pour éviter la formation de glace qui réduit le rendement énergétique de l’installation.

Martin Senn, sous son air méfiant et faussement nonchalant, adore les défis. Il a par exemple financé le développement d’un engin tout terrain conçu pour transporter et faciliter le montage d’une lourde éolienne en terrain difficile. Ce «mille-pattes» hydraulique évite, en partie, la construction de routes d’accès. Martin Senn défend un concept d’énergie décentralisée et complémentaire à l’hydraulique. A ce titre, les Alpes sont pour lui un endroit idéal car les sites sont déjà équipés d’un réseau électrique. «Regardez, ici on ne détruit plus rien, on ne défigure pas la nature», lance-t-il en montrant la barre de béton qui marque l’entrée du tunnel du Grand-Saint-Bernard. Pas de risque non plus que des voisins soient dérangés par le bruit des pales.

La première éolienne signée SwissWinds, dotée de pales de 71 mètres de diamètre et d’une puissance de 2,3 mégawatts, sera montée dans quelques semaines près du barrage de Gries, au col du Nufenen. La proximité du barrage fera de l’éolien un complément idéal à l’énergie hydraulique. «Grâce aux améliorations techniques des éoliennes le vent permettra, dans 5 à 10 ans, de recourir largement au pompage-turbinage durant les heures creuses, assure Martin Senn. L’énergie non utilisée en période de faible consommation pourra ainsi être ­stockée.»

Le patron de la société respire: «Les ingénieurs sortent enfin de la phase de présentations «PowerPoint». Je suis convaincu que cette éolienne de Gries sera la première d’une longue série». SwissWinds a en effet, à la surprise des grandes entreprises électriques, convaincu Swissgrid, qui attribue les dossiers de subventionnement par rachat de l’énergie à prix coûtant (RPC), de la solidité de ses projets. Quelque 54% du budget d’aide fédérale à l’éolien lui ont été attribués.

Société fondée en 2007 comme «start-up» de l’Université de Saint-Gall, SwissWinds a désormais son siège en Valais. Elle envisage l’installation d’une centaine d’éoliennes dans ce canton, qui s’ajouteront aux deux installations exploitées près de Martigny par RhônEole. Des projets sont également en cours dans les cantons de Fribourg et du Tessin. Rien ne prédestinait Martin Senn à se lancer dans l’aventure de l’éolien en Valais.

L’Argovien a passé une grande partie de sa vie au Zimbabwe où il gérait des installations de réfrigération de légumes. Entraîné dans la tourmente politique du pays, il a tout perdu. Revenu en Suisse avec son amie valaisanne, il s’est souvenu de la forte impression faite par des éoliennes lors d’un séjour au Danemark. Il a ainsi décidé, au terme de sa formation économique à l’Université de Saint-Gall, de démarrer son projet en Valais «où on comprend ce qu’est l’énergie électrique».